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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


samedi 8 décembre 2012

Le chat de la côte 303




 Auteur de "Le miel et la lune", "Le coq et la perle" et "Elopha ou le secret d'Humelevent", Didier Sarassat réveille ses souvenirs d'enfance.

Longtemps, je me suis demandé pourquoi, au soir de Noël, grand-père accrochait une saucisse de Francfort aux branches du sapin. C'est Jean, son frère, qui en me racontant cette histoire m'a donné l'explication.

C'était un peu après la guerre de 40. Nous avions une dizaine d'années et chaque jeudi après le catéchisme, nous allions jouer avec les copains.  En face de l'église habitait une "mâmiche", une vieille d'au moins 50 ans, qui avait un fort accent "fridolin" comme on disait à l'époque. Elle était venue d'Outre-Rhin s'installer en France parce que, à ce qu'il se disait, elle avait voulu se rapprocher de son fiancé qui dormait chez nous. Quand je dis chez nous, ce n'est pas dans notre maison mais dans le grand cimetière près de la côte 303 où, au soir du 20 juin 1915, les jeunesses allemandes et françaises s'entretuèrent sauvagement pour finalement se retrouver enterrées côte à côte à cause de la cupidité des marchands d'armes, de l'obéissance aveugle de militaires gradés et de la lâcheté de nos politiques.
Mais les temps ont-ils changés ? je me le demande encore aujourd'hui lorsque je vois tous ces gens là commémorer ces événements. La belle affaire !
À l'entrée de la maison de Gerda, la "mâmiche", sous le linteau, pendait une tige métallique qu'il fallait tirer vers le bas pour actionner une sonnette. L'avant-veille de Noël, Pierrot était allé subtiliser une saucisse qui séchait au saloir et l'avait suspendue avec une ficelle à la poignée de la sonnette de Gerda. Le chat de la ferme, attiré par la charcuterie, sautant tant et plus, finissait bien par accrocher l'objet convoité et actionner la sonnette. Gerda descendait, ouvrait sa porte et ne voyait rien d'autre qu'un chat qui s'enfuyait. Tapis derrière la haie de charmines, nous nous régalions du spectacle qui recommençait quelques minutes plus tard.
Pour Noël, nos parents invitaient toujours quelqu'un à la veillée avant d'aller à la messe. Nous mangions une bonne soupe de potirons, une salade de doucette et des pommes agrémentées de noix. Ce Noël là, surprise, l'invitée était… Gerda ! Pierrot et moi n'osions pas nous regarder de peur d'être pris d'un fou rire. Vers minuit moins le quart, nous nous préparions pour la messe. L'abbé Quille, il boitait la pauvre, n'était pas aussi bavard que son vicaire le père Hoquet, mais il en profitait toujours dans les grandes occasions pour rallonger son sermon. Il était plus d'une heure trente lorsqu'il annonça "ite missa est".
De retour à la maison, pendant que maman préparait un chocolat chaud et découpait la brioche, nous sommes allés autour du sapin. Une saucisse de Francfort pendait aux branches et dessous, un minuscule chaton pelotonné dans mes sabots gémissait. Pierrot et moi nous sommes regardés, incrédules. Attablés à la cuisine, autour des bols fumants, nos parents et Gerda souriaient.

Pierrot était mon grand-père : il est parti depuis peu ; il avait 70 ans ; il se repose lui aussi, dans le petit cimetière du bas, près de Gerda. On raconte aujourd'hui encore que la nuit de Noël, un chat gris fait la navette entre deux cimetières. Il va, en passant par la côte 303, de la tombe de Gerda à celle de son fiancé et lorsqu'il est fatigué, il s'arrête au milieu du village pour décrocher une saucisse pendue à un sapin, et vient la manger sur la tombe de mon grand-père.

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