BIENVENUE

Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


lundi 20 février 2012

Les pommes du raton laveur

Bien que rusé, le renard n'est pas toujours le plus fin. Il lui arrive de temps en temps de rencontrer plus malin que lui. Du reste, cela arrive toujours à ceux qui veulent trop profiter de la naïveté et de la crédulité de leurs voisins.
Lorsque le renard avait joué le vilain tour à l'ours, un vieux raton laveur somnolent, engourdi par le froid, se tenait tapi dans un terrier, au bord du lac, près de l'endroit où il avait coutume de venir laver tous les aliments avant de les manger.
Les aboiements des chiens, les appels et les plaintes de l'ours, l'avaient réveillé en sursaut. Plein de sagesse, et l'expérience lui ayant appris à connaître les habitants de la forêt, il avait compris ce qui s'était passé, et avait décidé de donner une bonne leçon au renard.
"Cet animal n'est pas très intelligent, se dit-il. Les gens vraiment intelligents ne sont pas à ce point méchants. Pour se distraire, ils savent employer d'autres moyens que la malice".
Raton est lent à prendre une décision. Il dut réfléchir longuement à ce qu'il pourrait faire. Enfin, une idée germa dans son petit cerveau.
Un jour, à l'époque où les feuilles des pommiers commencent à jaunir, on put le voir s’installer confortablement sur une grosse branche de hêtre, à un endroit où passait fréquemment le renard. Il tenait entre ses pattes une belle pomme, bien lavée, toute luisante, mûre à point et juteuse, cueillie la veille et gardée toute la nuit dans son terrier qu’elle avait parfumée.
Le renard parut. Il s'avançait le nez en l'air, les oreilles droites, la queue au vent. Raton commença à grignoter le beau fruit et en laissa tomber un petit morceau juste au moment où le renard passait.
Le gourmand à queue touffue s'arrêta net, ramassa vite le morceau de pomme et le mangea avec délices.
Claquant la langue de plaisir, il leva les yeux et découvrit maître Raton. Celui-ci laissa de nouveau tomber, comme par hasard, une autre bouchée juteuse, qui ne resta pas longtemps sur le sol. Le renard la trouva si sucrée, si à son goût, qu'il la croqua vivement, pour relever de nouveau le nez et attendre un autre morceau. Et le morceau tomba. Comme un quatrième morceau se faisait trop attendre, le renard se mit alors à appeler le raton :
- Bonjour, l'ami Raton ! Raton, mon cher ami, lancez-moi un petit morceau de pomme. Mon bien cher ami Raton, soyez gentil avec moi !
Le raton fit la sourde oreille ; il termina tranquillement son repas, sans prêter aucune attention aux appels du gourmand.
Une fois le fruit mangé, seule la queue restait. Il la posa en équilibre sur la grosse branche du hêtre, s'amusa à la regarder, sans s'occuper des appels qui lui étaient lancés puis, d'un coup de patte, il l'envoya se perdre dans l’herbe. Il se mit ensuite à s'essuyer et à se lustrer le museau.
- Hé, l'ami, ne me voyez-vous pas ? lui demanda de nouveau le renard, d'une voix doucereuse malgré l'impatience et la colère qui bouillonnaient en lui.
- Si... Mais si... Pourquoi ?
- Dites-moi, mon cher, où avez-vous donc trouvé cette pomme délicieuse ?
- L'endroit n'est pas très éloigné d'ici, mais il faut le connaître et il faut aussi savoir abattre les fruits.
- Me croyez-vous moins adroit que vous ? Mon bien cher camarde, indiquez-moi, je vous prie, la direction que je dois prendre. Dites-moi ce qu'il faut faire et je le ferai. S'il faut vous prouver ma gratitude, je vous apporterai le plus beau, le meilleur des fruits, ajouta-t-il, bien décidé d'ailleurs à n'en rien faire.
Le raton, qui savait à quoi s'en tenir, ne fut pas dupe de la promesse et d'une voix calme, il commença :
- Si vous voulez trouver l'arbre qui porte ces pommes, il faut vous diriger du côté du soleil couchant. Vous traverserez d'abord le village que vous voyez là-bas, puis un champ que vous rencontrerez de l'autre côté du village, puis une rivière qui borde ce champ, puis un bois qui se dresse sur la rive opposée de cette rivière. Au-delà de ce bois, vous apercevrez un vaste plateau couvert d'une herbe haute et épaisse et, se dressant tout seul au milieu du plateau, vous verrez un pommier, mais quel pommier ! Son tronc est noueux, ses branches tordues et ses pommes sont les plus belles, les plus juteuses, les meilleures pommes du monde, mais... il ne faudra surtout pas que vous grimpiez à l'arbre pour les cueillir.
- Que devrai-je faire alors ? demanda impatiemment le renard, qui ne pensait qu'à courir manger les pommes.
- Cela vous sera facile, à vous qui êtes capable de tant de prouesses. Lorsque vous arriverez sur le plateau, vous prendrez votre élan et, la tête en avant, vous vous précipiterez sur l'arbre de toutes vos forces, afin que la secousse fasse trembler la terre, que l'arbre cède sous votre poussée et que les fruits, détachés de leurs branches, par dizaines, roulent sur le sol. Mais... j'y pense... vous n'avez pas de famille, vous n'avez pas besoin de tant de pommes à la fois, cela serait trop pour vous seul. Si vous voulez bien vous contenter de quelques-unes, ne prenez pas votre élan avec autant d'énergie. Allez doucement à l'arbre, et...
Le renard n'écoutait plus. Il ne pensait même pas à remercier le raton. ne songeant qu'à satisfaire sa gourmandise, il avait pris la direction du soleil couchant et il s'était lancé vers le village, qu'il traversa en courant, renversant tout sur son passage et soulevant derrière lui un nuage de poussière.les enfants, Les lapins, les poissons et les daims, stupéfaits, le regardèrent avec étonnement : il fendait l'air comme une flèche dans le champ, nageait à perdre haleine dans la rivière, courait à travers le bois, comme si des chiens le poursuivaient. Étonnés aussi, les nuages du ciel le voyaient passer comme un éclair et se demandaient où il pouvait bien aller.
Il arriva enfin sur le plateau où se dressait le pommier solitaire. Il s'arrêta un moment pour reprendre haleine : alors la tête tassée, la queue haute, il s'élança de toutes ses forces vers l'arbre, sur que celui-ci allait céder sous la poussée, que la terre tremblerait du coup qu'il allait porter et que, non des dizaines, mais des centaines de pommes allaient bientôt joncher le sol.
Mais l'arbre ne céda pas, la terre ne trembla pas, aucun fruit ne tomba. Le pommier étant plus dur que la tête du compère, c'est celui-ci qui s'abattit, si étourdi par le choc, qu'il en perdit connaissance.
Lorsque plus tard, il rouvrit les yeux, il se trouva toujours étendu sur l'herbe épaisse au pied de l'arbre. Les papillons, les fourmis, les grillons et des tas de petits insectes disaient en le regardant :
- Est-ce là notre Renard ? Se croyait-il donc plus fort que notre vieux pommier ?
Le renard apercevait au-dessus de lui tout un monde d'écureuils et d'oiseaux, perchés sur les branches et piaillant à qui mieux mieux. Il lui sembla que tous se moquaient de lui. Le soleil lui-même paraissait sourire là-haut, entre deux nuages. Vexé et honteux, il referma les yeux, mais, ne pouvant tout de même pas rester étendu jusqu'à la tombée de la nuit, il dut se décider à partir.
Se relevant avec peine, la tête encore endolorie, l’air piteux et la queue basse, il alla se cacher loin des regards moqueurs, dans le tronc creux d'un vieil arbre tombé près de la rivière, à l'orée du petit bois.

***
Hélène Fouré-Selter
Contes et légendes des Indiens Peaux-Rouges

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...