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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


mercredi 14 novembre 2012

Le démon et les moustiques

Le peuple des Aïnus raconte la légende suivante :

Dans les temps anciens, un terrible démon hantait les montagnes de l'île de Sakhaline. Ce géant n'avait qu'un seul oeil, mais celui-ci était grand comme une casserole et se trouvait au milieu du front. Le corps du géant était recouvert d'une fourrure hirsute. Ce démon répandait la peur et la terreur. Personne ne voulait avoir à faire à lui. Lorsque le démon attrapait l'un des habitants, il le dépeçait et l'avalait. Plus d'un malheureux avait ainsi fini sa vie. Les chasseurs faisaient donc un grand détour, autour de la montagne où vivait le géant.
 Un soir, alors que les chasseurs étaient rassemblés autour du feu, un d'entre eux, courageux, dit : 
- Il faudrait le larder de flèches.  
- Cela ne servirait à rien, répondit un autre. je l'ai rencontré et j'ai essayé. Les pointes des flèches rebondissent sur sa peau; il est invulnérable. je dois ma vie à un hasard.
 Silencieux et anxieux, les hommes se taisaient.
 Un jour, un chasseur Aïnu poursuivait un cerf. L'animal était si agile et l'application du poursuivant si grande que l'homme ne se rendit même pas compte qu'il avait pénétré profondément dans la forêt recouvrant la montagne. Sans le savoir, il se trouvait à proximité de la caverne du géant. Lorsque le chasseur s'arrêta dans sa course, pour écouter les pas du cerf, il entendit un craquement de branches. Le chasseur s'accroupit et, silencieusement, prit une flèche. Le bruit s'approcha. Soudain, deux énormes mains velues sortirent du sous-bois et le démon apparut se dirigeant tout droit vers le chasseur.
 Celui-ci fut paralysé de terreur; son coeur battait à tout rompre; il se sentait perdu. Le géant grondait et grognait, son oeil unique luisait, menaçant. Soudain, le chasseur eut une idée. Il visa avec précision, retint sa respiration et fit partir la flèche. Celle-ci atteignit l'oeil du géant; il poussa un cri horrible, qui résonna comme le bruit d'une montagne qui s'écroule, puis il tomba à terre.
Le chasseur écouta; rien ne bougea. Alors, prudemment, il s'approcha. Le démon était mort. L'homme Ainu se rendit compte que la seule partie vulnérable du géant était son oeil. Rageusement, le chasseur asséna un coup de pied au ventre du démon. " 
- Horrible bête, cria-t-il, assassin, sangsue, tueur des Ainus . 
Fou de joie, il dansait et riait. Il tirait le géant par les cheveux, lui crachait au visage et lui lançait des mottes de terre. Il avait enfin vaincu l'invincible !
 Puis il s'arrêta et réfléchit, car après tout c'était un démon, et qui savait quels étaient les pouvoirs d'un démon même mort. Il fallait anéantir le géant. " Je vais le brûler " décida-t-il après réflexion. Il amassa des brindilles et des branchages secs, et les disposa autour du géant. Puis il fit du feu et aviva la flamme. Bientôt, les flammes montèrent au ciel. Le chasseur remit des branches et entretint le feu, jusqu'à ce qu'il ne reste plus du démon que des cendres que l'Aïnu dispersa au vent. Mais quelle fut sa stupeur quand il vit les cendres qui retombaient, se transformer peu à peu en étranges moustiques, des moustiques tels que le chasseur n'en avait encore jamais vus. Ils dansaient et voltigeaient et bientôt tout un nuage de moustiques emplit les airs. L'un d'eux se posa sur la joue du chasseur et le piqua. Le chasseur le tua.
 C'est ainsi que naquirent les moustiques qui, depuis, tourmentent méchamment les habitants des régions du Nord.

*** 
Conte arabe

mardi 13 novembre 2012

Les habits neufs du grand-duc


Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs, qu’il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu’il passait ses soldats en revue, lorsqu’il allait au spectacle ou à la promenade, il n’avait d’autre but que de montrer ses habits neufs. À chaque heure de la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d’un roi : "Il est au conseil", on disait de lui : "Le grand-duc est à sa garde robe".
 La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d’étrangers qui passaient ; mais un jour il y vint deux fripons qui se donnèrent pour tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe du monde. Non seulement les couleurs et le dessin étaient extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette étoffe possédaient une qualité merveilleuse : ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l’esprit trop borné.
 "Ce sont des habits impayables ", pensa le grand-duc ; "grâce à eux, je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement : je saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m’est indispensable"
 Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu’ils pussent commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent en effet deux métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu’il n’y eût absolument rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de l’or magnifique ; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, travaillant jusqu’au milieu de la nuit avec des métiers vides.
 "Il faut cependant que je sache où ils en sont ", se dit le grand-duc. Mais il se sentait le cœur serré en pensant que les personnes niaises ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l’étoffe. Ce n’était pas qu’il doutât de lui-même ; toutefois il jugea à propos d’envoyer quelqu’un pour examiner le travail avant lui.
 Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de l’étoffe, et tous brûlaient d’impatience de savoir combien leur voisin était borné ou incapable.
 "Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre", pensa le grand-duc, "c’est lui qui peut le mieux juger l’étoffe ; il se distingue autant par son esprit que par ces capacités".
 L’honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs travaillaient avec les métiers vides.
 "Mon Dieu ! " pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, " je ne vois rien." Mais il n’en dit mot. Les deux tisserands l’invitèrent à s’approcher, et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses regards ; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu’il n’y avait rien.
 "Bon Dieu !" pensa-t-il "serais-je vraiment borné ? Il faut que personne ne s’en doute. Serais-je vraiment incapable ? Je n’ose avouer que l’étoffe est invisible pour moi".
 – Eh bien ? qu’en dites-vous ? dit l’un des tisserands.
 – C’est charmant, c’est tout à fait charmant ! répondit le ministre en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs… oui, je dirai au grand-duc que j’en suis très content.
 – C’est heureux pour nous, dirent les deux tisserands. Et ils se mirent à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant des noms.
 Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au grand-duc toutes leurs explications. Les fripons demandaient toujours de l’argent de la soie et de l’or ; il en fallait énormément pour ce tissu. Bien entendu qu’ils empochèrent le tout ; le métier restait vide et ils travaillaient toujours.
 Quelques temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête pour examiner l’étoffe et voir si elle s’achevait. Il arriva à ce nouveau député la même chose qu’au ministre ; il regardait toujours, mais ne voyait rien.
 – N’est-ce pas que le tissu est admirable ? demandèrent les deux imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles couleurs qui n’existaient pas.
 "Cependant je ne suis pas niais !" pensait l’homme. "C’est donc que je ne suis capable de remplir ma place ? C’est assez drôle, mais je prendrai bien garde de la perdre." Puis il fit l’éloge de l’étoffe, et témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.
 – C’est d’une magnificence incomparable, dit-il au grand-duc, et toute la ville parla de cette étoffe extraordinaire.
 Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu’elle était encore sur le métier. Accompagné d’une foule d’hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie et d’or, ni aucune espèce de fil.
 – N’est-ce pas que c’est magnifique ! dirent les deux honnêtes fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse.
 Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient pu y voir quelque chose.
 "Qu’est-ce donc ? "pensa le grand-duc, "je ne vois rien. C’est terrible. Est-ce que je ne serais qu’un niais ? Est-ce que je serais incapable de gouverner ? Jamais rien ne pouvait arriver de plus malheureux." Puis tout à coup il s’écria :
 – C’est magnifique ! J’en témoigne ici toute ma satisfaction. Il hocha la tête d’un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité.
 Toutes les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc : "C’est magnifique ! " Ils lui conseillèrent même de revêtir cette nouvelle étoffe à la première grande procession. "C’est magnifique ! c’est charmant ! c’est admirable ! " exclamaient toutes les bouches, et la satisfaction était générale. Les deux imposteurs furent décorés, et reçurent le titre de gentilshommes tisserands. Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies. La peine qu’ils se donnaient était visible à tout le monde. Enfin, ils firent semblant d’ôter l’étoffe du métier, coupèrent dans l’air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé. Le grand-duc, suivi de ses aides de camp, alla examiner, et les filous, levant un bras en l’air comme s’ils tenaient quelque chose, dirent :
 – Voici le pantalon, voici l’habit, voici le manteau. C’est léger comme de la toile d’araignée. Il n’y a pas danger que cela vous pèse sur le corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.
 – Certainement, répondirent les aides de camp, mais ils ne voyaient rien, puisqu’il n’y avait rien.
 – Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent les fripons, nous lui essayerons les habits devant la grande glace. Le grand-duc se déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce après l’autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.
 – Grand Dieu ! que cela va bien ! quelle coupe élégante ! s’écrièrent tous les courtisans. Quel dessin ! quelles couleurs ! quel précieux costume ! Le grand maître des cérémonies entra.
 – Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à la porte, dit-il.
 – Bien ! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis pas mal ainsi. Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien regarder l’effet de sa splendeur.
 Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser quelque chose par terre ; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas convenir qu’ils ne voyaient rien du tout. Tandis que le grand-duc cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s’écriaient :
 – Quel superbe costume ! Comme la queue en est gracieuse ! Comme la coupe en est parfaite ! Nul ne voulait laisser voir qu’il ne voyait rien ; il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais les habits du grand-duc n’avaient excité une telle admiration.
 – Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habit, observa un petit enfant.
 – Seigneur Dieu, entendez la voix de l’innocence ! dit le père. Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l’enfant :
 – Il y a un enfant qui dit que le grand-duc n’a pas d’habit du tout !
 – Il n’a pas du tout d’habit ! s’écria enfin tout le peuple. Le grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu’ils avaient raison. Cependant, sans perdre son sang-froid, il se raisonna et prit sa résolution :
 – Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin ! Puis, il se redressa plus fièrement encore pour en imposer à son peuple, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n’existait pas.

***
Conte d'Andersen

mercredi 7 novembre 2012

Le chemin des mots


Il était une fois, une petite fille qui ne trouvait jamais les mots pour dire ce qu'elle ressentait. Chaque fois qu'elle tentait de s'exprimer, de traduire ce qui se passait à l'intérieur d'elle, elle éprouvait une sorte de vide. Les mots semblaient courir plus vite que sa pensée. Ils avaient l'air de se bousculer dans sa bouche mais n'arrivaient pas à se mettre ensemble pour faire une phrase. Dans ces moments-là, elle devenait agressive, violente, presque méchante. Et des phrases toutes faites, coupantes, cinglantes sortaient de sa bouche. Elles lui servaient uniquement à couper la relation qui aurait pu commencer. De toute façon tu peux pas comprendre. Ca sert à rien de dire. C'est des bêtises de croire qu'il faut tout dire !
D'autres fois, elle préférait s'enfermer dans le silence, avec ce sentiment douloureux. Que de toute façon personne ne pouvait savoir ce qu'elle ressentait, qu'elle n'y arriverait jamais. Que les mots ne sont que des mots. Mais tout au fond d'elle-même, elle était malheureuse, désespérée, vivant une véritable torture à chaque tentative de partage. Un jour, elle entendit un poète qui disait à la radio que "Il y a chez tout être humain un chemin des mots qu'il appartient à chacun de trouver." Et, dès le lendemain, la petite fille décida de partir sur le chemin des mots qui était à l'intérieur d'elle.
 La première fois où elle s'aventura sur le chemin des mots, elle ne vit rien. Seulement des cailloux, des ronces, des branchages, des orties, et quelques fleurs piquantes. Les mots du chemin des mots semblaient se cacher, paraissaient la fuir. La seconde fois où elle chemina sur le chemin des mots, le premier mot qu'elle vit sur la pente d'un talus fut le mot OSER. Quand elle s'approcha, ce mot osa lui parler. Il dit d'une voix exténuée : "
- Veux-tu me pousser un peu plus haut sur le talus ?
 Elle lui répondit :
- Je crois que je vais te prendre avec moi et que je vais t'emmener très loin dans ma vie.
Une autre fois, elle découvrit que les mots étaient comme des signes sur le bord de ce chemin et que chacun avaient une forme différente et un sens particulier. Le deuxième mot qu'elle rencontra fut le mot VIE. Elle le ramassa, le mit contre son oreille. Tout d'abord, elle entendit rien. Mais en retenant sa respiration, elle perçut comme un petit chuchotement :
- Je suis en toi, je suis en toi
 et plus bas encore :
- Prend soin de moi.
 Mais là, elle ne fut pas très sure d'avoir bien entendu. Un peu plus loin sur le chemin des mots, elle trouva un petit mot tout seul, recroquevillé sur lui-même, tout frileux comme s'il avait froid. Il avait vraiment l'air malheureux ce mot-là. Elle le ramassa, le réchauffa un peu, l'approcha de son cœur et entendit un grand silence. Elle le caressa et lui dit :
- Comment tu t'appelles-toi ?
 Et le petit mot qu'elle avait ramassé lui dit d'une voix nouée : "
- Moi, je suis le mot SEUL. Je suis vraiment tout seul. Je suis perdu, personne ne s'intéresse à moi, ni ne s'occupe de moi.
Elle serra le petit mot contre elle, l'embrassa doucement et poursuivit sa route. Près d'un fossé sur le chemin des mots, elle vit un mot à genoux, les bras tendus. Elle s'arrêta, le regarda et c'est le mot qui s'adressa à elle :
- Je m'appelle TOI, lui dit-il. Je suis un mot très ancien mais difficile à rencontrer car il faut me différencier sans arrêt des autres.
 La petite fille le prit en disant :
- J'ai envie de t'adopter, toi, tu seras un bon compagnon pour moi.
 Sur le chemin des mots elle rencontra d'autres mots qu'elle laissa à leur place. Elle chercha un mot tout joyeux, tout vivant. Un mot qui puisse scintiller dans la nuit de ses errances et de ses silences. Elle le trouva au creux d'une petite clairière. Il était allongé de tout son long, paraissait détendu les yeux grands ouverts. Il avait l'air d'un mot tout à fait heureux d'être là. Elle s'approcha de lui, lui sourit et dit :
- C'est vraiment toi que je cherchais, je suis ravie de t'avoir trouvé. Veux-tu venir avec moi ?
 Il répondit :
- Bien sûr, moi aussi je t'attendais...
Ce mot qu'elle avait trouvé était le mot VIVRA. Quand elle rassembla tous les mots qu'elle avait recueillis sur le chemin des mots, elle découvrit avec stupéfaction qu'ils pouvaient faire la phrase suivante : Ose ta vie, toi seule la vivras, elle répéta plus lentement : "Ose ta vie, toi seule la vivras."
Depuis ce jour, la petite fille prit l'habitude d'aller se promener sur le chemin des mots. Elle fit ainsi des découvertes étonnantes, et ceux qui la connaissent furent très surpris d'entendre tout ce que cette petite fille avait à l'intérieur d'elle. Ils furent étonnés de toute la richesse qu'il y avait dans une petite fille très silencieuse. Ainsi se termine le conte de la petite fille qui ne trouvait jamais les mots pour se dire.



***
Auteur inconnu

vendredi 2 novembre 2012

Les envoyés de l'hiver



C’était un matin de novembre.
Ce matin là, comme tous les matins, Ginette se rend au parc qui jouxte sa maison. Elle a dans sa main des morceaux de pain qu’elle destine aux oiseaux.
Lorsqu’elle arrive, ce jour là, tout est calme silencieux. Il n’y a pas d’oiseaux sur les branches nues des arbres. Seules quelques feuilles brunies crissent sous ses pas. Les oiseaux sont partis. La plupart vers les pays du soleil, vers le Sud et les autres, ceux qui restent, se cachent à l’abri du froid.
Ginette est bien seule.
Elle voit soudain apparaître au dessus du vieil orme, un oiseau magnifique. Ses ailes sont blanches, bordées de rouge. Son corps est bleu et son bec est doré. Jamais elle n’a vu plus bel oiseau. Délicatement, il se pose sur une branche, un peu comme une plume se pose sur le sol. Ginette surprise n'arrive plus à respirer. Elle est émerveillée.
- Bonjour ! entend-elle.
Mais d'où peut bien provenir cette voix ? Elle se retourne. Il n’y a personne. L’oiseau ouvre ses ailes et des flocons de neige tombent sur le sol.
- Je suis, l'envoyée de la neige. Je m'appelle Nixia. Je fais tomber les flocons.
En ouvrant ses ailes, l'oiseau fait naître une vraie chute de neige tout autour de l’arbre où il s'était posé.
- Alors, tu fais l’hiver !
- Oui et non. enfin, ce n’est pas moi toute seule. Si tu veux, je vais te raconter comment vient l’hiver.
Dans le Nord du pays, vit Monsieur Hiver. Chaque année, à cette même époque, il nous envoie dans toutes les régions pour y apporter son message. Nous sommes trois envoyés : moi, Nixia ; mon ami, Brrr, l'envoyé du froid et Blizz, l'envoyé du vent du Nord. C'est à trois que nous faisons l’hiver. J’arrive toujours la première. Tu sais bien que le froid et le vent, sans la neige, c’est triste. Lorsque j'arrive, les gens sont contents ; la neige est douce et réjouit leur cœur. Les enfants sortent dans les rues. C'est un peu comme une fête.
- Oh ! mais c'est super ! J'aime tant la neige. Jamais je n'aurais imaginé. Tu en as de la chance.
- C’est vrai, moi, j'ai le beau rôle mais Brrr, lui, il n’est pas aimé du tout ...
Au même moment, un souffle glacé fait frissonner Ginette et un oiseau vert vient se poser à côté de Nixia dans un bruit sec de glaçon qui craque.
- Toi, je parie que tu es Brrr, dit Ginette.
- Bien vu, je suis l'envoyé du froid.
- Alors, c’est toi qui fait les glaçons ? J’aimerais bien en avoir un gros sur le bord de ma fenêtre.
- Pas de problème, je vais t’en faire un mais avant, il faut que je gèle les cours d’eau, les patinoires et que je mette du givre aux carreaux. Tu sais ces étoiles qui t’empêchent de voir dehors et t’obligent à souffler sur la vitre pour apercevoir un bout de ciel. Allons, je parle, je parle, il est grand temps que je me mette au travail. Attention, je vais te frigorifier.
Ginette enfonce ses mains dans ses poches, mais ses petits doigts s’engourdissent. Son nez devient tout rouge. Il est l'heure de rentrer. Sa maman va s’inquiéter. Le coeur gros, elle quitte ses nouveaux amis très heureuse pourtant d’avoir fait une rencontre si extraordinaire. En chemin, elle se dit que peut-être demain, elle verra le troisième envoyé. Ce sera alors vraiment l’hiver. Il est donc grand temps qu'elle sorte ses gants, sa tuque, son écharpe multicolore et son anorak à capuchon fourré.
Le lendemain, lorsqu’elle se réveille, Ginette se rend vite compte que l'envoyé du vent du Nord est arrivé à son tour. On l’entend qui siffle à travers les fentes du toit et de la cheminée. Elle enfile ses vêtements et se dirige vers le parc. Dans l’orme, il n’y a qu’un seul oiseau ; très grand et tout gris. Ses plumes sont toutes ébouriffées.
Dès qu'il aperçoit Ginette il lui crie : " Veux-tu une tempête, un ouragan, un cyclone, une tornade... " je suis Blizz, l'envoyé du vent. Ne sais-tu pas où sont mes amis ?
Au moment où il pose sa question, Brrr arrive et se pose sur la même branche que celle d'hier. Il a l’air inquiet. Visiblement, il cherche quelque chose ... ou quelqu’un. Il se met à siffler.
- As-tu vu Nixia ?demande-t-il à Ginette. Où peut-elle donc être passée ?
Ginette sent dans cette voix, toute la tristesse du monde. A son tour, elle se met à être triste et inquiète. Oh non, s’il fallait que la neige ne revienne pas, ce serait épouvantable... Elle entend un bruit qui provient de sa maison.
- Toc toc toc toc.
Un éclair bleu traverse la fenêtre du grenier. Martine a compris aussitôt. Elle se précipite chez elle, grimpe quatre à quatre les escaliers et arrive au grenier. En ouvrant la porte, elle n'est pas surprise de trouver Nixia. Elle lui ouvre la fenêtre.
- Merci de me secourir. La fenêtre était ouverte hier soir alors je suis entrée pour me reposer. Le vent l’a refermée et je ne pouvais plus sortir.
Et Nixia s’envole en direction du grand orme.
Lorsque Ginette revient dans le parc, les trois oiseaux sont réunis et font leur plan pour la journée.
- Je propose de faire une énorme tempête...
Ginette se permet d'intervenir :
- J’ai quelque chose à vous demander. Comme tous les enfants, j’aime la neige mais trop de froid, trop de vent nous empêche de jouer. Trop de neige aussi bloque les routes et nos parents sont alors de méchante humeur. Un peu des trois, ce serait parfait. Juste pour cet hiver, ne pourriez-vous vous entendre ?
Les trois oiseaux se regardent et opinent du chef.
- D'accord, on va te faire le plus beau des hivers : pas trop de froid, pas trop de vent, avec juste assez de neige.
Personne n’a jamais su pourquoi, cette année là, l’hiver a été si doux.
Personne ?
Si.
Il y a eu Ginette et puis, il y a vous.

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