BIENVENUE

Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


lundi 24 décembre 2012

JOYEUX NOËL


J'écris dans mon livre d'or, les noms de chaque enfant...
Ainsi je sais tout d'eux : s’ils ont été sages, s'ils ont bien travaillé à l'école, s'ils sont serviables et aimants envers leurs parents, s’ils sont de bons camarades envers leurs petits amis, s'ils aident leurs papy et mamy et passent souvent leur dire bonjour, s'ils aiment leurs animaux et les respectent...
Autant de points pour avoir droit à des cadeaux, récompense de toute leur gentillesse.
Aussi, j'espère que ma hotte vous comblera
Passez de bonnes fêtes de famille, pleines de joie, de tendresse et d'amour

A bientôt
Père Noël pour Mélusine et Aby

dimanche 23 décembre 2012

Conte de Noël bleu


C'est bizarre ! A l'approche de Noël , j'entends des voix.  Je dois rêver sûrement. Cette année , j'ai surpris un dialogue étonnant entre deux personnages célèbres et c'est pourquoi je vous le transcris car il m'a semblé important.

Père Noël : Eh ! la mère , il est temps de sortir mon grand manteau pour qu'il ne sente pas l'antimite à quinze pas.

Mère Noël : Tu n'es qu'un mythe toi-même , mon pauvre vieux.

Père Noël : Pas de plaisanterie , mère Noël , j'existe.

Mère Noël : Pour les commerçants qui en profitent. Des Pères Noël , il y en a plein les rues et dans tous les grands magasins.

Père Noël : Tu as raison, Femme. C'est pourquoi mon habit sera bleu cette année. Le rouge fait ressortir ma pâleur.

Mère Noël : Tiens ! Voilà une nouvelle lubie. Tu veux te distinguer maintenant. Et pourquoi pas blanc ?

Père Noël : C'est trop salissant.

Mère Noël : Qu'importe ! Tu rentres toujours exténué et tout crotté sans oublier le noir de suie qui ne s'en va pas facilement.

Père Noël : Mère Noël , vous me fatiguez les oreilles. Je serai en bleu comme la nuit avec quelques étoiles dont vous ornerez mon vêtement.

Mère Noël : Bon, je n'insiste pas. Il va falloir céder à ton caprice. Tu ne veux plus de ta luge non plus. Il te faut une BMW comme tous les PDG des oeuvres humanitaires.

Père Noël : Madame, vous exagérez. Je sais que vous êtes une femme libérée , mais sachez tenir votre langue ou je vais me fâcher.

Mère Noël : Mon pauvre bonhomme , il y a longtemps que je te connais, je ne peux pas t'empêcher de rêver.

Père Noël : Je ne rêve pas. Je sais bien que si l'on me donnait plus de subventions , je ferais beaucoup plus d'heureux. Mais que voulez-vous ? De plus , chez les sans - logis , pas moyen de passer par la cheminée , il n'y en a pas. Et puis quelques crottes en chocolat pour ceux qui ont faim toute l'année , c'est dérisoire. Pour satisfaire tous les enfants du monde , il faudrait de l'or.

Mère Noël : T'inquiètes pas , il va peut-être venir.

Père Noël : O ma douce moitié , arrêtez de regarder la télé et surtout vos guignols de l'info.

Mère Noël : Je sais , tu préfères Les Deschiens. Ils sont plus vrais.

Père Noël : Crotte de zut ! mère Noël. Ecoutez - moi cinq minutes.

Mère Noël : Cause toujours mon bonhomme. Mais du 24 au 25 , ce sera ta fête.

Père Noël : Non, c'est fini la mascarade. Un jour par an , c'est ridicule. Je veux être celui que l'on attend toute l'année et qui vient à n'importe quel moment quand on en a besoin.

Mère Noël : Tu devrais t'habiller en vert pour l'Espoir.

Père Noël : Pour que l'on croit que je suis un nouvel écolo dissident. Non merci , ce n'est pas sérieux.

Mère Noël : Alors , qu'est-ce que tu veux faire ?

Père Noël : Je veux que les enfants soient heureux toute l'année.

Mère Noël : Alors , tu vas tuer tous les adultes.

Père Noël : Mais , non bougre de tête de bûche de Noël ! Je ne m'occupe pas d'eux. Avec mon nouvel habit , ils n'y verront que du bleu.

Mère Noël : Mais quand vas- tu rentrer à la maison ? Te voilà avec du boulot pour des siècles.

Père Noël : Que voulez-vous , j'en ai assez de faire le guignol une fois par an. Pour moi , c'est tous les jours la fête des enfants.

Mère Noël : Bon sang de bonsoir ! Arrête de délirer. A force de t'écouter , on finirait par y croire. Allons , viens te coucher. Demain , il faut remplir ta hotte pour les petits privilégiés.

Et le Père Noël éclata en sanglots , puis marmonna dans sa vieille barbe blanche : " Tu peux courir , ma vieille. Ceux-là , ils ont presque toujours plusieurs cadeaux de Noël car leurs parents sont divorcés. "

Mère Noël : Est-ce que ça te regarde ? Les crois -tu plus heureux pour ça ?

Père Noël : Merdre de Merdre , Mère Ubu , pardon Noël , cette année , ça va changer.

Puis il s'endormit peu à peu dans un rêve bleu car il savait qu'il existait puisque tant d'enfants l'attendaient ...

***
Conte extrait des " Contes de Noël "
Jacques Viquesnel

samedi 22 décembre 2012

Les renards

 
Je vous dirai comment le duc et la duchesse de Joyeuse, avec leurs deux garçons, passèrent la Noël dans leur château qui est encore debout à Couiza, entre l’Aude et la Salz.
 
 * *
Le plus jeune des fils était parti seul à la chasse dans la montagne, du côté de Véraza et Saint-Salvayre.
Il suivait un sentier à travers des bruyères, quand il vit, devant lui, un renard dont la fourrure blanche avait des franges d’or.
Il tira une flèche, mais elle partit en l’air et se perdit dans le ciel bleu ; et les chiens, au lieu de s’élancer à la poursuite du renard, demeurèrent sur place, comme paralysés.
Le jeune homme reconnut alors que cet animal devait être enchanté. Il savait que ces montagnes étaient peuplées de génies, de sorcières, de géants et de fées, qui vivaient le plus souvent dans des palais souterrains dont les sales splendides communiquaient avec l’enfer, mais qu’ils en sortaient parfois pour inquiéter les hommes. Cependant, poussé par la curiosité, il suivit ce renard. Et ils allaient ainsi, l’un derrière l’autre, tranquillement, comme à la promenade. Ils traversèrent des bois de chênes-verts et d’oliviers sauvages, puis des pentes abruptes tapissées de lavande et de thym. Enfin, ils arrivèrent dans une sorte de vallon fermé, couvert d’une herbe joyeuse et fine et dominé par un rocher énorme au-dessus duquel un aigle tournoyait.
Le renard s’arrêta, se retourna et regarda le jeune homme qui commençait à se repentir d’avoir été si téméraire, et à se demander s’il ne ferait pas mieux de rentrer tout de suite au château.
Et comme il se disposait à s’enfuir, voici que subitement, l’animal se changea en une ravissante jeune fille qui avait une robe blanche avec des franges d’or.
Et la jaune fille lui dit :
– Me veux-tu, joli garçon ?
Il répondit :
– Je te veux, jolie fille.
– Pour m’avoir, reprit-elle, il faut être plus fort que moi. Veux-tu lutter ? Je te défie
– J’accepte.
Ils se prirent à bras-le-corps. Il essaya de la renverser : ce fut peine perdue. Il chancela, tomba, et ses épaules touchèrent le sol. Alors elle lui mit le pied sur la poitrine : avec une longue corde qu’elle avait en guise de ceinture, elle lui lia jambes et bras, puis le jeta comme un paquet au pied d’un arbre, et dit en s’en allant :
– Tu n’es pas assez fort, jeune homme, pour mériter la fée Maleine.
Et l’écho du rocher répéta :
– … Pour mériter la fée Maleine.
 
 * *
Il gisait à terre, triste et humilié d’avoir été vaincu par une femme. Le soir était venu. La faim et la soif commençaient à le torturer quand une autre jeune fille souriante et douce apparut. Elle disait sur un air de chanson :
– Voici du pain, du vin, des figues et du miel.
Et le rocher de l’aigle, après elle, disait :
– … Du pain, du vin, des figues et du miel.
Elle le fit boire et manger.
Et le jeun homme lui murmura :
– Qui que tu sois, ô jeune fille, sois bénie pour ta bonté.
Et la jeune fille dit de sa voix claire :
– Je suis Angélina, la sœur cadette de Maleine.
Et l’écho répéta :
– … La sœur cadette de Maleine.
 
* *
Ce soir-là, au château de Couiza, on fut dans l’inquiétude.
Pour la messe de minuit, le plus jeune des fils n’était pas revenu…
Le réveillon qui fut servi dans la salle des Dames fut affreusement triste, et la nuit qui suivit se passa, sans sommeil, dans l’angoisse.
– Où est-il ? Que fait-il ?
La duchesse de Joyeuse disait :
– Des brigands venus d’au-delà des monts, l’ont peut-être fait prisonnier.
Le duc murmurait avec colère :
– Point n’est besoin, ma mie, d’accuser les hommes d’Aragon. Nous avons des ennemis aux portes mêmes du château. Ce peuple vaincu auquel nous nous sommes imposés par la force, nous déteste et nous craint. Je ne sais comment il était autrefois : je ne sais s’il a mérité sa défaite : mais à présent, son âme n’est plus qu’un vil mélange d’envie, de haine, d’hypocrisie et de lâcheté. Il n’a plus assez de courage pour se révolter ; il n’aurait pas assez de vertu pour rester libre. S’il n’avait plus de maître, il prendrait un manant pour s’en faire un seigneur.
La duchesse pleurait.
– Mon ami, disait-elle, vous m’effrayez. Serait-il tombé dans un horrible guet-apens ? Où est-il ? Que fait-il ?
… Et la nuit de Noël se passa dans l’angoisse…
 
 * *
Et quand les étoiles pâlirent, et que l’aurore fit le ciel clair, tandis que les cloches de l’église sonnaient l’angélus du matin de Noël, l’aîné des fils Joyeuse dit à son père et à sa mère :
– Je vais dans la montagne, et je le trouverai.
Il partit. Et voilà que dans un chemin creux, il fit la rencontre d’un vieillard, longs cheveux blancs et barbe blanche, qui lui demanda l’aumône pour l’amour du bon Dieu.
– Je n’ai pièce d’or ou d’argent, dit-il au mendiant, ni même un rouge liard. Je suis parti à l’aventure pour rechercher mon frère qui s’est perdu dans la montagne. Mais prenez cette bague ; vous la vendrez à la ville prochaine, et vous en aurez, je pense, de quoi vivre au moins toute une année.
Le vieillard pris la bague et, sans rien dire, s’en alla.
Le fils Joyeuse n’avait pas fait cent pas quand il revit le même mendiant qui lui dit :
– Mon enfant, je veux être aussi bon que toi et te rendre un service. Écoute : Ton frère est prisonnier des fées. Va les trouver. L’une d’elle te provoquera. Pour la vaincre tu n’auras qu’à presser avec ton pouce sous le sein gauche entre les côtes. Elle tombera et tu seras le maître. Va ; ton chemin te sera indiqué par un scarabée, un papillon et un criquet. Adieu, et bonne chance.
– Merci, fit le jeune homme.
Et il poursuivit son chemin.
Il fut bientôt à un carrefour de sentiers, et comme il se disait : " Faut-il prendre à droite ? faut-il prendre à gauche ? " Il aperçut devant lui un scarabée, un papillon et un criquet : le premier trottinait, le second voletait, le troisième sautillait, mais ils se retrouvaient tous ensemble.
Le jeune homme pensa : " Le vieillard avait raison. Voici mes trois compères : scarabée, papillon et criquet. Je n’ai plus qu’à les suivre. " Et il les suivit.
 
* *
Ils traversèrent des landes de bruyères, des bois de chênes-verts et des pentes abruptes tapissées de lavande et de thym. Et quand ils furent dans un vallon fermé, les trois compères s’envolèrent, et, par-dessus les arbres, disparurent.
Et le jeune homme se trouva seul. Il regarda de tous côtés, et aperçut enfin son frère, gisant au pied d’un arbre, chevilles et poignets liés.
Il se précipitait pour le délivrer quand la fée Maleine apparut et lui dit :
– Halte-là, beau jeune homme, si tu veux ton frère, il faut me vaincre.
– J’essaierai, jolie fée.
– Et si tu es vainqueur, tu seras maître de moi et de tous mes trésors.
Ils se touchèrent la paume des mains, et bondirent l’un sur l’autre. Elle le prit à bras-le-corps, et allait le jeter à terre, quand il pressa du pouce du pouce sous le sein gauche entre les côtes.
Du coup, la fée pâlit, tomba et murmura : " Je suis vaincue ! " Et comme il la regardait, étonné de sa victoire si facile, elle se releva et dit :
– Je n’ai qu’une parole. Je suis à toi, tout est à toi.
Juste à ce moment-là, sa sœur Angélina apportait le repas du prisonnier en chantant :
– Voici du pain, du vin, des figues et du miel.
– Et voici mon vainqueur, dit Maleine.
Ils délivrèrent le jeune frère, et tous les quatre rentrèrent au château de Couiza où tout le monde fut heureux de revoir les deux garçons qu’on avait cru perdus.
– Et quelles sont ces belles filles ? demanda le duc.
– Nos fiancées, mon père, si vous le voulez bien.
– Par Saint-Denis, votre mère exceptée, jamais je n’ai vu plus beau visage, et je vous félicite. Or ça ! Nous avons fait hier soir un triste réveillon ! Nous ferons un souper plus joyeux, j’en suis sûr, aujourd’hui.
 
* *
Ce souper fut servi dans la salle des Preux.
Vers la minuit, on entendit frapper doucement à la grande porte.
– Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ?
On ouvrit les fenêtres.
– Qui est là ? Que voulez-vous ?
– Ce sont les petits serviteurs d’Angélina et de Maleine qui apportent leurs trésors.
Et à la lueur des torches, on vit toute une bande de farfadets qui avaient visages d’enfants et pattes de grenouilles. Ils portaient deux par deux, cassettes, vases et coffrets.
Les petits farfadets entrèrent dans la salle et posèrent aux pieds de leurs maîtresses ce qu’ils avaient porté.
Dans les cassettes, il y avait des pièces d’or ; dans les vases, des diamants, des perles et des pierres précieuses, et dans les coffrets, des robes magnifiques tissées d’or et de soie de toutes les couleurs.
– C’est la plus riche dot qu’on ait jamais donnée à fiancée ! dit le duc de Joyeuse.
Il avait à peine achevé ces paroles que des coups formidables ébranlèrent la grande porte du château.
– Qui est là ? Qui est là ?
Mais celui qui frappait dédaigna de répondre. Tout de suite, la porte céda, et un géant entra dans la salle des Preux. Les flambeaux, aussitôt, s’éteignirent : on ne vit que les yeux du géant qui lançaient des flammes dans la nuit.
– Père ! père ! aie pitié ! dit Angélina. Nous te suivrons ! nous t’obéirons ! ne leur fait pas de mal !
– Ne leur fait pas de mal ! dit avec autorité une voix inconnue.
Alors, une torche s’alluma d’elle-même, et on vit un vieillard – cheveux blancs, barbe blanche – qui étendait ses mains vers les Joyeuse, comme pour les défendre, tandis que les farfadets, qui avaient repris cassettes, vases et coffrets, prenaient la fuite de tous côtés.
Le géant ne dit rien ; il toucha seulement l’épaule de ses filles, et on vit… qu’est-ce qu’on vit ?… on vit trois renards à la fourrure blanche avec des franges d’or sortir ensemble de la salle des Preux, franchir d’un seul bond le fossé du château et disparaître dans la nuit.
Le vieux mendiant les suivit. Il avait une auréole autour de ses cheveux. Et les Joyeuse, d’abord glacés d’étonnement et d’épouvante, comprirent bientôt que des créatures de l’enfer avaient voulu les tourmenter, mais qu’un grand Saint était descendu tout exprès du Ciel pour les arracher aux démons.
Et père, mère, fils et serviteurs rendirent grâce à Dieu et au Bienheureux inconnu qui les avaient sauvés.
Ainsi se passa Noël, cette année-là, au château de Couiza, entre l’Aude et la Salz.
 
***

Conte de l'Aude
PIERRE VALMIGÈRE
  
 
 

vendredi 21 décembre 2012

Georges et l'enfant




 France Wagner a enregistré un CD avec sa voix et ses textes, a signé un recueil de nouvelles à compte d'auteur, et remis avec joie le pied à l'étrier pour cette rubrique.

Après de nombreux séjours en Italie et à Paris, Georges de La Tour, nommé peintre ordinaire du Roi par Louis XIII, vivait désormais à Lunéville, cité d'origine de Diane, son épouse. Avec leurs dix enfants, ils connaissaient l'opulence grâce aux revenus de leurs terres. Quant à son œuvre, encore inachevé, il fleurissait les cabinets du Roi et de sa cour.

La nuit du 23 décembre 1646, La Tour  fit un rêve affreux ; depuis six mois, le Maître travaillait à L'Adoration des Mages. Le soir de Noël le tableau serait offert, comme chaque année une toile, au duc de la Ferté-Sénectère, Monsieur – dixit le Roi -  était satisfait de sa réalisation : une nouvelle "nuit" éclairée par une bougie. Las ! Seule manquait la source de lumière éclairant le tableau : l'enfant. Le modèle, souffrant de diarrhées depuis une semaine, dépérissait sous les yeux de sa mère, épouse d'un gouverneur. Prise de vomissements, la nourrice avait été remplacée mais – le fait est notoire – l'avarice de La Tour était telle que les deux femmes, sous alimentées, se mouraient. Du centre et des faubourgs de la ville arrivaient des mamans portant un ou plusieurs nourrissons en offrande au peintre. Source d'immortalité, espoir de quelques repas un peu moins maigres qu'à l'accoutumée, l'enfant était devenu une solide valeur marchande. Joufflus, jaunâtres ou faméliques, aucun n'égalait en finesse les traits esquissés sur la toile.

Les premiers jours, Georges avait laissé libre cours à son caractère violent, frappant les nourrices, les servantes, même sa femme. On avait écarté de justesse ses propres enfants. Devant le défilé des corps emmaillotés et hideux, il avait injurié ses gens, enfin la tristesse et l'abattement avaient eu raison de lui. Incapable de tenir un pinceau, il sombrait dans une mélancolie morbide.

Un matin, en entrant dans son atelier, victime d'une hallucination, il avait vu l'horreur : en lieu et place du berger et de Joseph, Le Caravage et Zurbaran pointaient un doigt hilare sur la couche vide, la lèpre rongeait le doux visage de Marie, à la place de l'agneau un loup ! Les habitants, inquiets, suivaient d'un œil désolé la silhouette penchée sur les rives de la Vezouze. Un matin, alors que ses fidèles avaient ratissé sans succès toute la région, Georges, amaigri, hirsute, l'habit froissé, partit seul vers la forêt. L'échéance approchait, nous étions le 23 décembre. Désespéré, il marchait dans une nuit comme il n'en avait jamais peint. Il avançait, oppressé, ramassé sur lui-même. C'est alors qu'il crut deviner une lueur dans la masse sombre. Il s'arrêta. À quelques mètres, une lumière vacillante, éthérée, irradiait le sol. Une bouffée de joie le fit chanceler. D'un geste vif, il força l'enchevêtrement du feuillage : au cœur d'une clairière, une femme soufflait sur un maigre feu. À ses côtés, une jeune fille, le visage penché sur celui d'un ange, donnait le sein à l'enfant. 

Nul ne sait aujourd'hui, pas même les historiens, pourquoi ce 24 décembre 1646, dès son réveil, La Tour fit préparer pour sa maison, servantes y compris, un festin mémorable. Mais on est sûr que L'Adoration des Mages, terminée depuis un mois, fit grande impression sur le Duc de Lorraine.

jeudi 20 décembre 2012

Veiléle à Remenoville





Reine de l'autodérision, Monique Cailloux livre, avec beaucoup d'humour, le récit autobiographique (partiellement au moins) d'un Noël dans l'arrondissement (de Lunéville)

Il est dix-huit heures, en bas de l'immeuble de l'avenue de Jolivet. Paul gratte frénétiquement le givre qui aveugle le pare-brise de sa Traction "hors d'âge". Jeannette finit d'arrimer solidement le nain en sucre sur la bûche de Noël.  Depuis sa découverte des colorants alimentaires, elle n'a pas pu résister au plaisir de teindre en vert et rose la traditionnelle pâtisserie des fêtes de fin d'année. Nous, les enfants, on est scotchés au téléviseur jusqu'à la fin du générique de Zorro, Zorro, Zorro…
Les bras encombrés, nous descendons les trois étages de notre habitation à loyer modéré. C'est pas cher et on y est bien !
Paul s'est déjà installé au volant de sa "bagnole". Dans le coffre ouvert, on pose les plats d'escargots, les bouchées à la reine et le nain qui surveille jalousement sa bûche.
Ce soir, on sera vingt à table, toute la famille participe à la préparation du dîner. La tante Micheline apportera du boudin blanc de sa boucherie de verdun. Tante Mireille se chargera de la cuisson du gibier et des "fayots". La Nicole, qui en a déjà bien assez de traire les vaches avec le Raymond, fournira le vin. Quant à Mémère, elle s'occupera de préparer la salade et de livrer le fromage "fait maison". Les hommes, tradition oblige, se contenteront de déboucher les bouteilles et s'appliqueront surtout à les boire.
Jeannette s'installe à l'avant du véhicule, les trois aînés s'installent à l'arrière sur la banquette écossaise. On case la petite dernière, moi en l'occurrence, âgée de neuf ans et avatar malheureux d'une erreur de calcul de la méthode Ogino, dans le coffre entre les escargots, un sécateur, la bûche, les sabots du père, de la ficelle de lieuse, une seconde roue de secours au cas où on crèverait deux fois et les bouchées à la reine.
Pendant que la voiture traverse Rehainviller, je garde les yeux rivés sur le nain qui me sourit narquoisement, ce soir il est à moi ! Le subtil mélange des odeurs d'ail, de crème au beurre et d'essence, ajouté au soubresaut du dos-d'âne du pont de Gerbéviller, ont raison de la fameuse brioche Colette de Mme Vitali. La Traction pile non loin des grilles du château. Je vomis tout mon quatre heures !
Je prends place sur les genoux de ma mère. "Regarde bien la route", grogne Paul pourtant habitué à mes caprices digestifs.
À peine descendus de l'auto, nous nous attardons sur les bonnes joues ridées du pépère et de la mémère, puis avec les cousins, on décore la salle à manger, pendant que Jeannette et Mireille dressent la table. Je me réserve le plaisir de sortir l'argenterie de son coffret. La vaisselle terminée, je prendrai soin de bien ranger les couverts dans leur écrin, car leur prochaine sortie ne se fera que le dernier dimanche de septembre pour la fête à "Reme"
Les "Verdun" arrivent à 20 h 07 comme s'amuse à le souligner très professionnellement le tonton cheminot. Même si les "Gerbé" sont en retard comme d'habitude, les hommes attaquent l'apéro "pour les faire venir", tandis que les femmes, à la cuisine, s'en donnent à cœur joie, quant aux rebondissements du roman-photo du "Nous-Deux".
La smala enfin réunie, tonton Pierrot, qui prend très au sérieux son rôle de chef de gare, signale à l'assemblée qu'on peut passer à table. Pas de discours, pas de bénédicité (la messe, c'est pour demain), juste un bon "ressemelage de panse" comme se plaît à le répéter le pépère Léon tout au long de la ripaille.
Nous, les gamins,  on mange, on sort de table, on revient, on remange, on ressort de table pour jouer à cache-cache dans les écuries, on revient rapidement goûter aux bouchées à la reine, on file pour échapper aux escargots, on revient définitivement s'asseoir au moment du fromage car on sait que le dessert ne va pas tarder. Personnellement, j'ai un compte à régler avec le nain et je ne me fais pas prier pour regagner ma place.
Les cadeaux ! On n'en a pas, le plus beau cadeau, c'est d'être ensemble !
Minuit sonne, on s'embrasse, on chante, le Gérard débouche sa gnôle de derrière les fagots. Il en paye un coup, puis deux, puis quelques-uns encore pour la route.
On rentrera tard par Franconville pour éviter le dos-d'âne et surtout parce que Paul a un peu abusé… Tout semble permis en ce Noël de 1968.

mercredi 19 décembre 2012

Le sapin



Il est un arbre fier, droit, austère et robuste,
Que n’aime pas l’oiseau, ni la fleur, ni l’arbuste,
Ni la vigne flexible aux rameaux caressants.
Floréal le dédaigne & brumaire l’oublie ;
Et jamais on ne voit que la tempête plie
Sa tête échevelée ou ses bras menaçants.

Il vit seul au milieu de la forêt immense.
Le froid & la nuit sont où son ombre commence,
Et dans le sentiment de ce grand abandon,
Il monte hardiment plus haut que tous les chênes,
Jusqu’à ce que, le front chargé de lourdes chaînes,
Il tombe tout entier aux pieds du bûcheron.

— Je sais un cœur aussi qui porte dans la vie
Son deuil, sans que jamais de sa ligne il dévie,
Seul partout, & toujours épris de l’idéal.
Mais, ainsi qu’au sapin à la triste verdure,
Que m’importent le vent, la pluie ou la froidure,
Le matin ou le soir, brumaire ou floréal ?…

***
Louise Siefert
"Rayons perdus", 1869

mardi 18 décembre 2012

L'arbre à souhaits

Un voyageur très fatigué s’assit à l’ombre d’un arbre sans se douter qu’il venait de trouver un arbre magique, "l’Arbre à Réaliser des Souhaits".
Assis sur la terre dure, il pensa qu’il serait bien agréable de se retrouver dans un lit moelleux. Aussitôt, ce lit apparut à côté de lui.
Étonné, l’homme s’y installa en disant que le comble du bonheur serait atteint si une jeune fille venait masser ses jambes percluses. La jeune fille apparut et le massa très agréablement.
- J’ai faim, se dit l’homme, et manger en ce moment serait à coup sûr un délice.
Une table surgit, chargée de nourritures succulentes. L’homme se régala. Il mangea et il but. La tête lui tournait un peu. Ses paupières, sous l’action du vin et de la fatigue, s’abaissaient. Il se laissa aller de tout son long sur le lit, en pensant encore aux merveilleux évènements de cette journée extraordinaire.
- Je vais dormir une heure ou deux, se dit-il. Le pire serait qu’un tigre passe par ici pendant que je dors.
Un tigre surgit aussitôt et le dévora.

Vous avez en vous un Arbre à souhait qui attend vos ordres. Mais attention, il peut aussi réaliser vos pensées négatives et vos peurs. En tout cas, il peut être parasité par elles et se bloquer. C’est le mécanisme des soucis.

 ***
Auteur inconnu

lundi 17 décembre 2012

Le cadeau parfait

J'ai parcouru plusieurs kilomètres pour trouver le cadeau parfait pour mon enfant. Après deux longues soirées, fatigué, j'ai pensé lui demander ce qu'elle voulait. Voici la liste de cadeaux qu'elle m'a suggérée :
- J'aimerais être Félix, notre petit chat, pour être moi aussi prise dans vos bras chaque fois que vous revenez à la maison.
- J'aimerais être un baladeur, pour me sentir écoutée par vous deux, sans aucune distraction, n'ayant que mes paroles au bout de vos oreilles fredonnant l'écho de ma solitude...
- J'aimerais être un journal pour que vous preniez un peu de temps à chaque jour pour me demander de mes nouvelles...
- J'aimerais être un téléviseur pour ne jamais m'endormir le soir, sans avoir été au moins regardée une fois avec intérêt...
- J'aimerais être une équipe de hockey pour toi, Papa, afin de te voir t'exciter de joie après chacune de mes victoires; et un roman pour toi, Maman, afin que tu puisses lire mes émotions...
- À bien y penser, je n'aimerais être qu'une chose, un cadeau inestimable pour vous deux. Ne m'achetez rien: Permettez-moi seulement de sentir que je suis votre enfant...

***
Auteur inconnu

samedi 15 décembre 2012

Le petit ange au sommet de l'arbre de Noël


Un soir de Noël, il y a bien longtemps de ça, le Père Noël se préparait pour sa tournée annuelle, mais il y avait de nombreux problèmes.
Quatre de ses petits lutins tombèrent malades, et les stagiaires lutins ne produisaient pas les jouets aussi vite que les titularisés.
Du coup le Père Noël commençait à sentir les désagréments du retard sur le planning. De plus, Mère Noël dit au Père Noël que sa mère venait leur rendre visite pour les fêtes ce qui énerva un peu plus le Père Noël.
Il se rendit ensuite à l'étable et découvrit que deux rennes étaient enceintes et que deux autres s'étaient enfuis de l'étable. En plus quand il commença à remplir sa hotte, celle-ci se cassa et tous les jouets se répandirent sur le sol.
Résolument très en colère, le père Noël décida de se boire une petite goutte de liqueur. En allant la prendre il vit que les lutins avaient déjà tout bu, alors fou de rage il jeta la bouteille à terre qui éclata en mille morceaux.
Pour éviter un scandale de mère Noël, il décida de prendre le balai pour nettoyer le sol, mais celui-ci avait été croqué par les souris affamées.
Juste à ce moment là, quelqu'un frappe à la porte, père Noël très en colère va ouvrir, il tombe sur un petit ange qui transporte un arbre de Noël.
L'ange lui dit d'une voix mièvre :
-Joyeux Noël père Noël, n'est-ce pas un jour merveilleux aujourd'hui, j'ai un joli sapin pour vous, où voulez-vous que je le mette ?
C'est ainsi que la tradition du petit ange au sommet de l'arbre de Noël commença ...

***
Auteur inconnu

vendredi 14 décembre 2012

La tournée du Père Noël commence mal

En ce début de la grande distribution de jouets, tout allait bien pour le Père Noël et son équipage : pas d'embrouille dans la livraison des commandes, pas de retard sur l'horaire (pour une fois) parking possible sans péter les plombs pour garer le traineau... Bref, le Père Noël avait le sourire sous son nez rougi par le froid et le vent.
Oh bien sûr, il y avait les habituelles chamailleries des deux rennes ! "Ces deux là, alors !" rouspétait souvent le Père Noël, mais c'était sans importance tant que le travail était fait et que les enfants, endormis dans cette nuit magique, s'éblouissaient d'espoir au creux de leurs rêves.
Donc le Père Noël souriait dans sa barbe blanche, près du lit d'une petite fille dont les 5 ans étaient embarqués dans un sommeil de plomb. Elle avait commandé, et c'était bien souligné dans sa lettre, le gentil dragon du film d'heroïc-fantasy qui venait de sortir pour les fêtes. Un dragon dont les compétences vraiment peu agressives avaient valu un "bof" dédaigneux de la part de Jeune Renne qui avait demandé qu'on lui rajoute au moins des griffes extensibles. "Il va finir par me faire douter de moi, ce petit et ses goûts manga" pensait le bon vieillard en fouillant dans sa hotte pour trouver le dragon. "Il ne peut pourtant pas me reprocher de ne pas évoluer, avec tout ce que je transporte dans mon traîneau ! Ça vole, ça s'éjecte, ça explose, ça tire, ça saute, ça ressuscite... Mais où je l'ai fichu ce dragon à la fin !... Je l'ai oublié dans le traîneau... C'est bon, j'y retourne !"

Là, le Père y Noël trouva ses deux rennes en pleine zizanie, mais il préféra prendre l'air de celui qui n'a rien vu et il plongea la tête dans les sacs de jouets.
C'est à ce moment que deux secousses ébranlèrent le traîneau.
― Par ma hotte ! Qu'est-ce que c'est ?
― C'est pas moi, j'ai rien fait ! s'empressa de répondre Jeune Renne.
Les deux mêmes secousses recommencèrent. Le Père Noël se retourna : un motard de la police vérifiait le traîneau en appuyant dessus à deux mains.
― Les suspensions sont un peu usées... M'a l'air bien vieux ce véhicule, non ?
― Ah ça ! Pour être vieux... répondit le Père Noël en essayant d'être conciliant pour s'éviter des ennuis. Bien que sa technique soit améliorée tous les deux ou trois ans....
― Justement, il est de quelle année ce 4 x 4 ?
― Oh mon jeune ami, vous n'étiez pas encore né ! J'en suis déjà à la version 3 rien que pour ce nouveau siècle, d'où son nom, le T3-XXI.
― Je vois... dit le policier d'un ton ironique.
Il tournait autour du T3 comme un juge tourne autour d'un présumé coupable.
― Même pour un grand 4 x 4 comme le vôtre, je trouve que ça fait bien du poids toute cette marchandise... Vous devez avoir une famille nombreuse pour transporter autant de cadeaux... Ça serait pas en excès de charge par hasard ?
― En excès ! Mais qu'est-ce que vous me chantez là ! Depuis le temps que je distribue des jouets, vous pensez bien que j'ai de l'expérience, non ! D'ailleurs entre parenthèse, malgré ce que vous en pensez... et ce qu'en pense mon jeune renne... ce modèle ne date quand même pas de l'Homme de Cro-Magnon !... Alors croyez-moi, tout va bien !
Le policier hochait moqueusement la tête.
― Jeune renne, hein !... C'est vrai que son déguisement est bien imité.
Le Père Noël était scandalisé - encore un qui ne croyait pas ce qu'il voyait, c'est à dire le Père Noël en personne. Le vrai ! Et comment osait-il avec son air moqueur douter de l'efficacité de son traineau ; est-ce qu'il l'embêtait lui à propos de sa moto ?
― ... D'ailleurs, sachez aussi que les patins du T3 sont en fibre de verre ! Souples et résistants ! Et répondant au quart de tour au freinage des rennes, ce que votre moto ne fait peut-être pas, après tout !
― ... Au freingage des rennes ! Non en effet, ma moto n'y répond pas... Et combien y a-t-il de km au compteur ?
― Quand vous saurez jeune homme que chaque année je fais une fois le tour de la Terre avec, vous aurez une idée de ses performances ! chantonna le Père Noël en gonflant son ventre de fierté.
― Veuillez me montrer le certificat de contrôle technique s'il vous plait.
― Le quoi ?
― Le contrôle technique... Il a été fait j'espère, vu l'âge du véhicule. Sinon, gare à la contravention !
Le Père Noël en suffoqua d'indignation.

Trente secondes plus tard, son traîneau fendait l'air de la nuit la plus féerique de l'année. Il venait de s'envoler au nez et à la barbe du policier qui ne saura jamais comment et pourquoi un vieux bonhomme un peu délirant, tout habillé en rouge, dans un drôle d'engin tracté par deux complices déguisés en rennes, avait disparu de sa vue… "Disparu ni plus, ni moins !" comme il disait à ceux qui voulaient bien l'écouter.
Il finit par conclure une fois pour toutes que le grand froid et la fatigue de sa nuit de travail n'étaient pas étrangers à ce qu'il avait vu. Et il n'en parla plus jamais. Le Père Noël non plus malgré les moqueries que Junior ne manqua pas de faire durant plusieurs années. Au point qu'il finit par se fâcher et lui faire astiquer le T3 à la fin de chaque tournée. L'affaire dura quatre ans !
― Ça t'apprendra, sifflotait Vieux Renne dans sa barbichette. Faut toujours que tu l'embêtes aussi !
― Toi l'Ancêtre canonique, on t'a rien demandé ! Méfie-toi plustôt de ne pas être mis au rebut, à force de souffler comme un vieux phoque pendant toute la tournée ! Ca s'entend, tu sais ! D'ailleurs je te signale que je ne fais pas qu'astiquer le fameux "4 x 4", je booste aussi le tableau de bord... Mais tu le diras pas à Papy Noël, hein ?
― Si tu me promets de ne plus te moquer de lui avec cette malheureuse affaire de contrôle technique, c'est d'accord, je me tairai.
― Cool ! Je promets.
Quatre ans je vous dis, qu'elle a duré cette moquerie de Junior. Jusqu'à cette promesse. Mais le Père Noël n'oublia jamais l'offense faite par le policier... Un vieux véhicule son super traîneau ! Ça ne se pardonne pas !

***
Michèle Joubert

jeudi 13 décembre 2012

Vacances de Noël




 Auteur de romans, nouvelles, pièces de théâtre, Anne Perry-Bouquet nous livre ses souvenirs.

- il neige encore trop. Occupe-toi des deux petits, ma grande ! Dessine-leur des piquages. Invente. Amuse-les !"
La cuisine est bien chaude.
La lessiveuse où "cuit le blanc" crachote sur le fourneau.
Un ogre prisonnier se gargarise sous le couvercle et bave.
Près de la fenêtre, la mère raccommode les chaussettes de la semaine.
Et déjà, comme des mange-sans-faim, les enfants réclament à goûter : c'est pour jouer avec leur chocolat, pâte à modeler comestible qu'ils font ramollir sur le bain-marie de la cuisinière.
De leurs mains, sortent un serpent, un ours, une bague garnie de cerises. De leurs bouches s'élancent des commentaires émerveillés. Puis les œuvres sèchent, s'effritent et se dégustent.
Mais il neige toujours.
Alors la mère offre sa réserve de trésors : papiers, ficelles, bolducs, buvards, catalogues. Les échantillons de laine en franges multicolores sont jupes de peaux-rouges. La boîte à petite fenêtre des pâtes Lustucru est une roulotte. Celle du savon à la girafe finit en cirque. Que c'est bon de rêver ensemble, à haute voix !
Deux girafes sont à découper. Deux profils identiques. Il faut en colorier l'envers gris. La face imprimée, lisse, finie, indélébile, c'est le modèle inimitable, qu'on ne peut réaliser sur le grenu du carton, avec des crayons aux pâles promesses.
Forcément, les objets, comme les gens, ont un endroit et un envers. Voilà pourquoi on parle des bons et des mauvais côtés de la vie.
- Ça te fait rire Maman ?  Tu crois que le père Noël a un envers ?
- Allez jouer dehors, les enfants. Il ne neige plus.

mercredi 12 décembre 2012

Lunéville, nuit de Noël




 Véronica Liari, auteur de "Saint-Léopold ou l'éternité pour Jeanne" nous fait découvrir la cité cavalière autrement.

Mia remonta la rue Carnot et s'avança sur la place Léopold. En ce soir de réveillon, le ciel était dégagé, sans un nuage. La nuit était par conséquent magnifique et limpide, mais glaciale. Gelée jusqu'aux os et transie de froid malgré son épais manteau, elle grelottait et chercha un abri dans une encoignure de porte cochère, au pied du Salon des Halles. Elle se laissa tomber et se blottit dans le coin, tout contre le bois épais de l'énorme porte. Elle était épuisée par sa longue errance et la température glaciale rendait chacune de ses respirations, douloureuse. Elle poussa un soupir déchirant de désespoir et de chagrin. Comment avait-elle pu en arriver là ? Sa vie était, il y a peu, si heureuse et confortable ! Elle ne manquait de rien et habitait une superbe maison où elle coulait une existence douillette avec sa petite famille. Jusqu'à ce jour horrible qui avait marqué le début de son cauchemar et la fin de son bonheur… On l'avait d'abord séparée de ses enfants puis expulsée de son domicile, ce qui l'avait obligée depuis à vivre dans la rue et à se nourrir comme elle le pouvait, autant dire peu et mal. Comment était-ce encore possible de nos jours ?
Mia avait fini par s'endormir malgré la morsure du froid qui aurait pu la tuer, si les cloches sonnant la fin de la messe de Minuit ne l'avaient réveillée. Elle s'obligea à bouger et parvint, aux prix d'un énorme effort, à se redresser. Elle attendit un peu car certaines, parmi les premières personnes ayant quitté l'église Saint-Jacques, traversaient déjà la place. Elles se hâtaient frileusement vers la chaleur de leur foyer et du repas des fêtes qui les y attendaient. Saisissant le moment propice, Mia se décida enfin et progressa péniblement vers la rue du Général Leclerc qu'elle traversa. Mais elle dut presser le pas, ce qui lui coûta beaucoup, car les derniers à sortir de la messe arrivaient dans sa direction. Elle se faufila furtivement vers le premier recoin qu'elle trouva dans la rue Banaudon.
Ses précautions étaient inutiles car elle était observée à son insu. Quelqu'un l'avait aperçue et suivait depuis peu chacun de ses gestes : Victor, sept ans, était chez lui à la fenêtre du salon, le nez collé à la vitre. Sa mère ne serait pas contente des traces qu'il y laisserait mais ça lui était égal. Il s'ennuyait ferme, pendant que les adultes fêtaient Noël autour d'un bon repas, car seuls les paquets qu'il trouverait au pied du sapin le lendemain l'intéressaient…
L'appartement occupait le second étage à l'angle de la place, constituant un poste d'observation idéal. En effet, à quelques minutes de minuit, il avait peut-être une chance d'apercevoir le Père Noël… toutefois, depuis un petit moment, il avait oublié sa première cible et se concentrait sur le manège de Mia. Il était malheureux pour elle car il savait combien il faisait froid et avait parfaitement, du haut de ses sept ans, conscience qu'elle ne passerait pas la nuit s'il ne faisait rien… Sa décision fut vite prise. Il sortit silencieusement, descendit en vitesse et ouvrit le porte d'entrée. Au bruit du verrou, Mia avait relevé la tête et leurs regards se croisèrent. Victor fit un signe de la main et elle n'hésita qu'un instant, il semblait faire si clair et si chaud près de l'enfant. Et puis, que risquait-elle avec un petit garçon ?
Il referma aussitôt derrière elle et un bien-être immense l'envahit. Quel réconfort ! Quel bonheur ! Victor la précéda dans les escaliers qu'ils montèrent en courant, déjà amis et complices. En arrivant en haut, elle se frotta aussi fort qu'elle le put contre les jambes du garçonnet : la chatte Mia avait retrouvé un foyer, en cette nuit de la Nativité…


mardi 11 décembre 2012

Loin de la Lorraine




Depuis sa ferme de l'Arbre Vert, à Croismare, André Frichement, dont on connaît les poésies et les nouvelles, se souvient des Noël passés dans un camp de réfugiés.

Que m'arrive-t-il ? Seul, je me traîne dans ce chemin terreux me ramenant au village. Exténué, je porte un sapin plus grand que moi, qu'un méchant vent frisquet voudrait m'arracher. Je veux le garder intact ce sapin de Noël qui va embellir "le poêle", la chambre de devant, la belle chambre de notre maison paysanne de la région des Étangs. Mais voici que je plonge et descend, descend dans un trou sans fond. Un vrai cauchemar.
Un cauchemar en effet d'où j'émarge le cœur battant la chamade. Mal à l'aise et ressentant le froid du matin, d'un geste instinctif, je cherche "le plumon", l'édredon de duvet d'oies si léger et si chaud. Pourtant ma main ne rencontre qu'une couverture trop sèche. Je ne suis pas dans un trou et pourtant je me sens un peu gêné pour me retourner. Je ne suis plus dans mon lit habituel de la chambre de notre maison de Lorraine. Dans la demi-inconscience du réveil, je réalise que j'ai rêvé. Je ne suis plus en Lorraine mais dans la Drôme, dans le camp de réfugiés de Bourg-de-Péage. C'est ici que nous avons échoué il y a six semaines alors que des milliers de nos contemporains, eux aussi expulsés, ont été dispersés dans toute la France Libre en ce novembre 1940. Dans notre baraquement, nous sommes un peu privilégiés car n'étant que 40, alors qu'au "dortoir" voisin, ce sont une centaine de personnes qui se partagent les châlits à étage.
Nous profitons de lits militaires mais les lamelles d'acier des sommiers sont faites pour supporter des adultes et bombées au milieu. À 12 ans, je ne fais pas le poids. La première nuit, j'ai roulé et me suis retrouvé à terre.
En cette froide nuit de Noël, le feu a été entretenu plus qu'à l'accoutumée, car une messe de minuit a été célébrée à la chapelle du camp dans laquelle il fallut nous serrer. Pour tous ce fut un de ces moments que l'on n'oublie pas.
 Bien éveillé maintenant, alors que tout semble dormir dans cette promiscuité à laquelle on s'habitue graduellement "plus ou moins", je perçois les différents bruits de la pièce. Rassuré car dans notre groupe familial, frères et sœur ainsi que nos parents semblent apaisés, je m'adonne au souvenir des fêtes de fin d'année passées chez nous. Pour les enfants, puisque je le suis encore un peu, la Saint-Nicolas a toujours été l'événement de l'hiver. Que de fois n'ai-je entendu : attention, saint Nicolas viendra bientôt et si tu n'as pas été gentil, tu n'auras que le Père Fouettard. Je me revoie dans la chambre où se déroulaient les soirées chez nous. Anxieux, nous attendions, viendra-t-il pour nous ? Certes, nous l'espérions mais redoutions aussi sa venue. Venant du paradis où tout se sait, il devait connaître toutes nos désobéissances.
La soirée et l'attente se prolongeant, invariablement, notre papa disait : "Je vais faire un tour chez la Manmie (une cousine) pour voir si saint Nicolas est déjà passé chez eux". Tout aussi invariablement, le grand saint arrivait pendant son absence. Un bruit de sonnailles résonnait dans le couloir annonçant son arrivée. En réalité, c'était mon père habillé en évêque à la barbe généreuse qui traînait une simple attache de vache sur le carrelage. Dans le silence angoissant de l'instant, le bruit de la chaise sautillant sur les dalles nous paralysait littéralement. Pourtant ce n'était pas les trompettes de Jéricho, mais nous n'en menions pas large, groupés autour de notre mère qui accueillait l'auguste visiteur. Interrogés tour à tour, nous balbutions des réponses, capables, espérions-nous, de nous attribuer les faveurs du ciel. Ensuite, il fallait réciter une prière ; devant un Saint, quoi de plus logique, puis un poème appris à l'école. Alors nous avions droit aux jouets désirés : un jeu de cubes pour l'un, un jeu de construction à un autre, un album à colorier pour les plus petits. Je me souviens avoir reçu également une petite brouette ; en fait, pas tellement petite, puisqu'elle devait me permettre d'approvisionner en bois la cuisinière de la maison.
Le calme étant revenu après le départ du bienfaiteur à qui nous avions promis une conduite exemplaire, notre père que nous n'avions reconnu réapparaissait tout étonné et navré d'avoir raté l'événement.
Ici, au camp, le patron de la Lorraine n'a pas abandonné ses protégés est a venue a été un grand moment de réconfort pour les exilés. Dans notre baraque N° 6, entourant Marie Corbier qui vient de nous l'apprendre, nous chantons la complainte se terminant par ces mots : "Viens, couvre encore de ton doux patronage tes vieux amis, les enfants des Lorrains".
Bien réveillé maintenant, recroquevillé pour me protéger du froid du matin, me reviennent en mémoire les Noëls des années précédentes en Lorraine. En attendant la messe de minuit, le sapin décoré de guirlandes trônait en bonne place. Quelle joie d'allumer les multiples bougies. Avant de s'apprêter pour l'office, mon père partait à l'écurie et donnait une ration supplémentaire aux chevaux afin qu'eux aussi participent à la joie collective. Notre mère restant à la maison garderait le feu et nous préparerait un bon chocolat pour notre retour.
À la maison, il n'y avait pas de cadeaux ni de crèche. La somptueuse crèche avait sa place à l'église et avait ébloui mes premiers pas de bambin il y a bien longtemps déjà. Les bergers et leurs moutons puis ensuite les rois mages et leurs chameaux, ces animaux inconnus, m'avaient captivé. Noël pour moi encore tout petit était surtout la Nativité, l'image d'une humble famille mise à l'honneur.
Ici, cette messe dans la chapelle du camp, ornée pour la circonstance de branches de sapin, demeurera pour le reste de nos jours un souvenir très fort. Dans le malheur, l'esprit de fraternité abolit toutes les différences et rend bien futiles les querelles de clocher antérieures.
Cinq Noëls nous tiendront éloignés de "chez nous". Bannis de Lorraine, nous restons plus que jamais fidèles à nos idéaux régionaux.


lundi 10 décembre 2012

Joël Noël




 Dans ses histoires "tout est entièrement fictif, donc vrai", assure Odile Kennel, de Vathiménil.

Je connais le Père Noël. C'est notre voisin. Il s'appelle Joël Citroën, et il habite au 119. Nous, on habite au 121, et les numéros devraient suivre, mais après avoir relevé tous les numéros de la rue, j'ai compris qu'ils étaient en ordre de nombres impairs d'un côté, et de nombres pairs de l'autre. Je vérifierai les autres rues, car rien ne prouve qu'elles soient pareilles ; les adultes ne sont pas toujours logiques.

J'ai dit à Papa que je savais à quoi m'en tenir au sujet du Père Noël. Que je savais qui il était, tout ça. Il n'a pas eu l'air tellement surpris. J'ai ajouté que ce serait sûrement sa dernière tournée : il est si vieux et si maladroit ! Et l'alcool n'arrange rien. Je voulais lui parler de ce reportage sur les SDF qu'on avait vu à la télé, l'hypothermie et tout ce qui s'en suit, mais il m'a interrompu. Il a dit que le Père Noël ne pouvait pas mourir et que ce n'était pas un poivrot. En sortant, il s'est retourné pour dire que le Père Noël du supermarché qui était saoul tous les soirs n'était pas le vrai… Mon père est mon père et je l'aime, mais il me prend pour un crétin ! Qui pourrait croire une seconde que ce vieux maigre comme un clou est le Père Noël !

Monsieur Citroën s'est attaché à sa cheminée pour la nuit, comme les alpinistes dans Premier de Cordée, de Roger Frison-Roche. Je suis un peu rassuré. Tout à l'heure, il a roulé sur toute la pente du toit, il a failli tomber. C'est à ce moment-là que Maman m'a appelé pour manger. Quand je suis descendu pour dîner, il gesticulait nerveusement, lançait ses jambes comme s'il marchait dans le vide. Évidemment, lui, c'est le Père Noël, et il s'est assuré à l'aide de guirlandes électriques rouges et vertes. Je me demande s'il aura assez chaud, son costume de feutrine rouge n'est pas épais, et la fourrure de sa capuche est en coton. Pour les bottes, ça a l'air d'aller ; les gants aussi.

Papa a dit que c'est bizarre que le voisin n'enlève pas son Père Noël, alors qu'on est déjà en janvier. Je hausse les épaules et j'ouvre la bouche pour répondre que c'est lui le Père Noël et qu'il fait ce qu'il veut, vu qu'il est congés, mais mes parents parlent déjà d'autre chose.

Maman a piqué sa crise ce matin, à vouloir fouiller partout dans mes affaires. Elle disait que ça sentait, que je pourrais jeter mes restes de nourriture, changer la litière de mon hamster, et a-è-rer. Elle a ouvert la fenêtre en grand, l'a refermée aussitôt et est descendue sans me dire au revoir ni repousser la porte.

Les pompiers sont venus aujourd'hui : ils ont détaché Monsieur Citroën de sa cheminée au bord du toit. Papa m'avait interdit de quitter ma chambre, et il avait fermé mes volets, mais j'ai tout vu à travers les persiennes. Le Père Noël sentait très mauvais. Je les ai entendus dire qu'il était mort depuis six ou sept semaines.

samedi 8 décembre 2012

Le chat de la côte 303




 Auteur de "Le miel et la lune", "Le coq et la perle" et "Elopha ou le secret d'Humelevent", Didier Sarassat réveille ses souvenirs d'enfance.

Longtemps, je me suis demandé pourquoi, au soir de Noël, grand-père accrochait une saucisse de Francfort aux branches du sapin. C'est Jean, son frère, qui en me racontant cette histoire m'a donné l'explication.

C'était un peu après la guerre de 40. Nous avions une dizaine d'années et chaque jeudi après le catéchisme, nous allions jouer avec les copains.  En face de l'église habitait une "mâmiche", une vieille d'au moins 50 ans, qui avait un fort accent "fridolin" comme on disait à l'époque. Elle était venue d'Outre-Rhin s'installer en France parce que, à ce qu'il se disait, elle avait voulu se rapprocher de son fiancé qui dormait chez nous. Quand je dis chez nous, ce n'est pas dans notre maison mais dans le grand cimetière près de la côte 303 où, au soir du 20 juin 1915, les jeunesses allemandes et françaises s'entretuèrent sauvagement pour finalement se retrouver enterrées côte à côte à cause de la cupidité des marchands d'armes, de l'obéissance aveugle de militaires gradés et de la lâcheté de nos politiques.
Mais les temps ont-ils changés ? je me le demande encore aujourd'hui lorsque je vois tous ces gens là commémorer ces événements. La belle affaire !
À l'entrée de la maison de Gerda, la "mâmiche", sous le linteau, pendait une tige métallique qu'il fallait tirer vers le bas pour actionner une sonnette. L'avant-veille de Noël, Pierrot était allé subtiliser une saucisse qui séchait au saloir et l'avait suspendue avec une ficelle à la poignée de la sonnette de Gerda. Le chat de la ferme, attiré par la charcuterie, sautant tant et plus, finissait bien par accrocher l'objet convoité et actionner la sonnette. Gerda descendait, ouvrait sa porte et ne voyait rien d'autre qu'un chat qui s'enfuyait. Tapis derrière la haie de charmines, nous nous régalions du spectacle qui recommençait quelques minutes plus tard.
Pour Noël, nos parents invitaient toujours quelqu'un à la veillée avant d'aller à la messe. Nous mangions une bonne soupe de potirons, une salade de doucette et des pommes agrémentées de noix. Ce Noël là, surprise, l'invitée était… Gerda ! Pierrot et moi n'osions pas nous regarder de peur d'être pris d'un fou rire. Vers minuit moins le quart, nous nous préparions pour la messe. L'abbé Quille, il boitait la pauvre, n'était pas aussi bavard que son vicaire le père Hoquet, mais il en profitait toujours dans les grandes occasions pour rallonger son sermon. Il était plus d'une heure trente lorsqu'il annonça "ite missa est".
De retour à la maison, pendant que maman préparait un chocolat chaud et découpait la brioche, nous sommes allés autour du sapin. Une saucisse de Francfort pendait aux branches et dessous, un minuscule chaton pelotonné dans mes sabots gémissait. Pierrot et moi nous sommes regardés, incrédules. Attablés à la cuisine, autour des bols fumants, nos parents et Gerda souriaient.

Pierrot était mon grand-père : il est parti depuis peu ; il avait 70 ans ; il se repose lui aussi, dans le petit cimetière du bas, près de Gerda. On raconte aujourd'hui encore que la nuit de Noël, un chat gris fait la navette entre deux cimetières. Il va, en passant par la côte 303, de la tombe de Gerda à celle de son fiancé et lorsqu'il est fatigué, il s'arrête au milieu du village pour décrocher une saucisse pendue à un sapin, et vient la manger sur la tombe de mon grand-père.

vendredi 7 décembre 2012

Message d'espoir




L'ancien président des Prud'hommes et conseiller syndical Bernard Rémack, auteur de "Petite prends ma main", se livre, avec sa fille Marine, à quelques réflexions.

Noël instant magique, instant festif, instant sacré. Noël période nostalgique de notre enfance, illuminations, décorations, senteurs d e vin chaud, de marrons grillés… Noël, c'est la joie et la chaleur de se retrouver en famille, c'est le repas traditionnel : foie gras, dinde, escargots, bûche et champagne… c'est la neige et le for id que certains affrontent pour aller à la messe de minuit…
Noël, un rite comme dit le renard du Petit Prince de Saint-Exupéry : "Il faut des rites, c'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure des autres heures…"

Noël ce sont aussi tous ces préparatifs : le sapin à décorer, la crèche, l'enfant couché dans sa crèche, les cadeaux à acheter pour tous ceux que l'on aime… "S'habiller le cœur". Il y a une grande joie à organiser l'événement et à se préparer à cette fête. Mais cette image d'Épinal n'est pas toujours réalité, les fêtes de famille qui se veulent joyeuses et sans problèmes, si l'on observe un peu mieux les individus, peuvent être le lieu de conflits, jalousies, climat irrespirable… alors ressurgissent tous les maux de l'enfance et ce n'est pas aussi idyllique que cela en a l'air…

Parce que la famille, c'est la société en miniature et l'on retrouve : celui qui "a bien réussi", qui gagne bien sa vie et qui se retrouve jalousé, celle qui se plaint tout le temps et qui ennuie tout le monde, celui qui ne parle que de lui, qui se vante et qui exaspère, et les enfants qui font du bruit et qui n'écoutent rien… Bref, ce Noël devient vite source de conflit que l'on préférait éviter…

Et puis, il y a le Noël des exclus. Dans cette société où l'égoïsme est roi, où la pauvreté et l'exclusion augmentent de jour en jour. Dans cette France qui fait partie des pays les plus riches du monde, les premières nuits d'hiver et de gel ont déjà fait mourir une dizaine de SDF. Dans ce monde du XXIe siècle où se développent les conflits armés, tuant, déplaçant des milliers de personnes.
Que représente Noël pour ces pauvres gens ? Peut-être des souvenirs heureux qui les font encore davantage souffrir du manque, de l'absence des êtres chers… De l'absence d'affection… De la solitude.

La société nous vend du bonheur, mais est-ce vraiment le bonheur que les familles en difficultés recherchent ? Le bonheur se donne avec le cœur, une simple pensée, un simple geste, une simple écoute, une présence peuvent aider celles et ceux qui souffrent, leur donner chaud au cœur.
Je rêve à l'approche de cette journée universelle que les femmes et les hommes de bonne volonté, croyants ou non, se lèvent tous ensemble pour imposer un monde nouveau, un monde de Liberté, de Fraternité, de Justice et de Paix. Après tout, Noël est aussi un jour de rêve et d'espoir !

jeudi 6 décembre 2012

Paquet cadeau



Charles Berte, poète lunévillois couronné de nombreux prix, a délaissé la contrainte des vers pour une forme d'écriture plus libre.

La neige recouvrait la cité en cette nuit de Noël et le Château resplendissait de mille feux.
Des flots de lumière cascadaient du sommet du donjon à l'esplanade où se dressaient des sapins aux boules multicolores.
Les rues s'étiraient à la clarté des guirlandes et rampes électriques et les gens pressaient le pas en direction des Saints lieux pour assister à la Messe de minuit.
Blotti à l'abri de la bise, un homme gisait sur l'escalier de pierre conduisant au Musée. Recroquevillé pour lutter contre le froid insinuant, il portait un bonnet sur les oreilles et son cache-nez masquait un jeune visage. Un par-dessus élimé l'enveloppait et les bras croisés sur la poitrine essayaient de garder un peu de chaleur. Couvertes d'un lainage, les chaussures reposaient sur une marche.
Il somnolait bercé par instants par une musique douce provenant de la salle des Trophées où des couples se livraient à leur passe-temps favori. Jamais il n'avait pu connaître de repos depuis l'orphelinat, vécu sans amour, ni plaisir, pas plus que durant les années d'apprentissage et de labeur à l'usine. Vinrent le chômage et les allocations.
Un jour d'été, fauché sur la route, il se retrouve à l'hôpital pour ne sortir un bras handicapé. Dès lors, il vivotait, acceptant des petits boulots et la charité humaine.
Seul et dans soutien, il errait dans les Bosquets lorsque des cris et des aboiements furieux attirèrent son attention. Des gamins excitaient un caniche et, à coups de pieds, l'expédiaient dans le canal. Englué dans les herbes, le malheureux animal se débattait et il dut entrer dans l'eau et nager pour le sauver. Depuis, ils ne se quittaient plus.
Hélas ! Un jour de marché, le caniche se précipitait sur un jeune garçon et, aboyant de toutes ses forces, lui déchirait une jambe de son pantalon. Malgré les coups, l'animal revenait à la charge et il fallut plusieurs personnes pour le calmer et l'emmener vers un refuge.
De nouveau seul, il rêvait d'un climat amical. Amical était le mot. Avoir un confident et ne plus des trouver à ressasser son infortune. Et dans cette nuit de ferveur pouvait-on l'aider ? Il rêvait, quand un traîneau venu de la rue Chanzy déboucha sur l'esplanade et, la traversant, s'arrêta près de l'escalier. Un homme barbu en robe rouge descendit en consultant son calepin; il avait répondu aux nombreuses lettres et déposé des colis dan toute la ville. Il en restait un et, ne sachant à qui le donner, le plaça au pied du dormeur puis, fustigeant son attelage de rennes, il s'élança vers les étoiles.
Quand l'homme se réveilla, la surprise le laissa pantois. Il ouvrit la caisse en carton et son caniche en jaillit venant lui lécher le visage !

mercredi 5 décembre 2012

Le flocon d'argent





Joëlle Di Sangro, présidente du cercle littéraire de Graffigny, a imaginé une rencontre merveilleuse et bouleversante

La nuit tombait sur décembre et les vitrines répandaient leur halo lumineux sur le trottoir où les passants se hâtaient. Elle n'attendait plus rien assise sur le bord des marches devant une boutique, un grand sac posé auprès d'elle. Ses cheveux d'un gris sale, son vieux manteau élimé, et jusqu'à cette manière de se tenir voûtée comme totalement immergée en elle-même, recentrée sur sa misère… (On dit : "précarité") les passants se faisaient plus rares, c'était l'heure qu'elle redoutait le plus, l'heure où l'on ressent plus profondément la différence… chacun se presse, pour retrouver l'intimité d'un foyer, le confort, même minimal d'un chez-soi… et la chaleur !
La chaleur qui, elle le sait, va dans un trop court moment, lui faire cruellement, insidieusement défaut… sa vie s'est figée sur cette séquence pitoyable, et plus aucun recourt ne lui est possible pour "repasser le film à l'envers" et comme elle le voudrait tant, prendre un chemin de traverse.
Elle en est là de ses pensées lorsque la porte d'un restaurant voisin s'ouvre pour laisser passer, dans le brouhaha des conversations un groupe de personnes ne lui prêtant pas la moindre attention – ce qui, d'ailleurs, lui apporte un étrange sentiment de soulagement et la voit d'enfoncer un peu plus dans l'ombre – lorsque le dernier des convives s'arrête devant elle, lui tendant une pièce de monnaie.
Interdite, elle lève les yeux et, stupéfaite, a beaucoup de peine à contenir son émotion… dans son esprit, le temps défile et sa mémoire la ramène aux jours de sa jeunesse, quelques trente ans plus tôt…
Alors, les jours étaient pleins de soleil ! Sa jeunesse, sa beauté lui étaient éternelles tout comme l'insouciance dans laquelle baignaient ses jours. Tellement heureuse, si vive, si sûre d'elle que tout lui souriait !
C'était le temps doré où elle l'admirait tant, lui, si plein de vie et de talent, débordant de joie de vivre et pressentant obscurément que le cours de sa destinée s'inscrirait en lettres d'or !
Elle suivait avec passion chaque étape de la légende qu'elle voyait s'écrire avec émerveillement, mais répugnait à se comporter en "groupe", quémandant des autographes et des photos. Pourtant, un jour, elle s'était enhardie jusqu'à faire un geste qu'il avait aimé puisqu'un bref sourire s'était inscrit dans ses yeux à son départ…
Voilà ce qu'étaient ses pensées, à la vitesse où l'on voit, lorsqu'on joue sa vie, celle-ci défiler devant soi.
Alors, prenant la main qu'on venait de lui tendre, elle dit :
- Merci, vous savez, je suis un peu sorcière, laissez-moi regarder les lignes de votre main.
Amusé, il lui abandonna sa main qu'elle prit en tremblant… et sans lever les yeux pleins de larmes, elle dit d'une voix qu'elle sur rendre anodine : 
- Il y a trente ans, une jeune femme vous donna un flocon d'argent. Un flocon d'argent monté en breloque
Et, elle entendit, bouleversée, cette réponse :
- Je l'ai toujours
Perplexe, il regarda cette femme voûtée, qui n'osait croiser son regard… Le temps pressait, ses amis s'étaient éloignés,. Il hâta le pas et disparut dans la nuit.
Elle, lentement, leva les yeux : le ciel était plein d'étoiles… et il ne ferait pas si froid cette nuit !
Voyant quelques passants arriver à quelques pas d'elle, elle prit son sac, son portefeuille vide et, l'appliquant à son oreille, s'engagea dans une conversation animée, laissant croire qu'elle attendait avec impatience que l'on vienne la chercher.


mardi 4 décembre 2012

Le livre de Nounours



Sur la page un,
Nounours est dans son bain.
Sur la page deux,
Nounours cligne des yeux.
Sur la page trois,
Nounours a un peu froid.
Sur la page quatre,
Nounours aime bien se battre.
Sur la page cinq,
Nounours se coiffe en punk.
Sur la page six,
Nounours mange une saucisse.
Sur la page sept,
Nounours met sa casquette.
Sur la page huit,
Nounours pêche une truite.
Sur la page neuf,
Nounours fait cuire un œuf.
Et sur la page dix,
Il a disparu,
On ne le voit plus.

lundi 3 décembre 2012

Le berger qui ne mentait jamais

Il était une fois, un homme qui possédait un grand troupeau. En prenait soin un berger qui avait la réputation de toujours dire la vérité.
Un jour que le berger était descendu de la montagne, son maître lui demanda :
– Comment se portent les vaches ?
– Les unes sont grasses, les autres efflanquées.
– Et le fier taureau ?
– Dodu et magnifique.
– Et le pâturage ?
– Bien vert par endroits et sec à d'autres.
– Et l'eau des ruisseaux ?
– Trouble ici et claire ailleurs.
Un jour, le fermier se rendit au pâturage. En chemin, il rencontra un de ses amis qui allait aussi voir son troupeau.
– Pourquoi appelle-t-on ton berger, " l'homme qui ne ment jamais "?
– Parce qu'il n'a jamais dit un seul mensonge.
– Moi, je lui en ferai dire un.
– C'est impossible.
– Que parions-nous ?
– La moitié de chacune de nos fermes.
– Pari conclu.
L'ami du fermier employa tous les moyens possibles pour faire mentir le berger. Un jour, il alla chasser dans un endroit que l'on pouvait observer du pâturage gardé par le berger qui ne mentait jamais. La nuit venue, son maître lui demanda devant son ami :
– Quelqu'un est-il allé chasser dans la montagne aujourd'hui ?
– Je vais vous dire mon maître : là-bas, loin dans la prairie, j'ai vu un homme ou une femme monté sur un cheval ou sur une jument ; il avait une carabine ou un fusil et son chien ou sa chienne courait après un renard ou une renarde.
On approchait du jour où prenait fin le pari. Un matin, la fille de l'ami parieur, demoiselle de vingt ans fort jolie, monta à cheval et, sans rien dire à son père, se rendit au pâturage où était le berger.
La nuit tombée, la jeune fille revint et donna à son père le cœur du fier taureau, enveloppé dans des feuilles de fougère.
L'ami vint dire au fermier que son berger avait tué le fier taureau.
Le lendemain, le berger descendit de la montagne, planta son bâton dans le sol, posa dessus sa cape et son chapeau et lui dit :
– Bâton, tu es mon maître ; pose-moi des questions.
– Comment se portent les vaches ?
– Les uns sont grasses, les autres efflanquées.
– Et le fier taureau ?
– Il m'a chargé et j'ai dû le réduire au silence.
Il saisit son bâton, le planta plus loin et répéta ses questions.
Il arriva à la maison de son maître, pendit son sac à un clou et s'assit. On l'appela pour qu'il passe dans la salle où étaient réunis le fermier, son ami et quelques hommes. En leur présence, le maître demande :
– Comment se portent les vaches ?.
– Les unes sont grasses, les autres efflanquées.
– Et le fier taureau ?
Le berger laissa retomber sa tête sur sa poitrine sans répondre.
– Et le fier taureau ? demanda à nouveau le fermier.
Le berger releva la tête ; il dévisagea un à un les assistants et dit :
– Pour les beaux yeux d'une brune
Et un corps harmonieux, Le fier taureau a perdu son cœur.
Son maître se leva d'un bond et s'écria :
– Bravo ! Vive mon garçon ! La vache qui mit au monde ce taureau en fera bien un nouveau.
Il le prit dans ses bras. Et l'ami de son maître lui donna sa fille en mariage.

***
Conte des Asturies
ALFRED DE MUSSET
 
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