BIENVENUE

Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


jeudi 15 décembre 2011

Le réveillon de Piboule

Il y avait à Montolivet, près de Marseille, un propriétaire du nom de Piboule. Ce nom allait bien au bonhomme, long et maigre comme un peuplier (piboul en provençal). Peut-être alors n'était-ce que son surnom ? Allez savoir, depuis le temps ?
C'était un propriétaire si minable qu'il ne trouvait pas tous les matins de qui se mettre sous la dent. Quelquefois, on lui faisait la charité d'un quignon de pain, d'une poignée d'oignons ou même d'un sou ou deux... Je parle d'il y a longtemps.
Mais quelquefois aussi, il se passait bien des jours sans qu'on lui offre un sou ou un oignon ou seulement un quignon de pain. Le plus triste de l’affaire, c'est que personne ne voulait lui donner du travail parce qu'il n'avait guère de forces. Peut-être aussi à cause de ses gros yeux clairs comme l'eau et qui faisaient peur tant ils étaient pleins d'innocence... Vous me comprenez.
Piboule était tout de même propriétaire et peu de monde pourrait en dire autant. Il possédait les quatre murs d'une masure avec un lopin de terre ou rien ne poussait, si ce n'est peut-être simplement quelques touffes de ronce et un saule pleureur. A cette époque, les H.L.M. n'avaient pas été inventées et Montolivet n'était qu'une campagne piquée d'oliviers.
Une année, le vent emporta un pan de cheminée, une autre année, la pluie pourrit le plancher. Chaque fois aussi s'enlevait quelque chose au propriétaire lui-même : tantôt un peu de ses cheveux, tantôt une dent... Bientôt Piboule eut le devant de la tête presque chauve et plus de dents du tout. Mais il restait beaucoup de résignation dans ses yeux pâles et il ne demandait seulement au Bon dieu que de le laisser dans sa propriété de Montolivet.
- Je n'y suis pas mal, disait-il en ses prières. Je manque parfois du nécessaire, mais quand il y a moins de tuiles, j'ai davantage de soleil, l'été, plus d'air et plus d'eau si j'en ai besoin. J'ai aussi mon fusil. Je ne m'en sers pas parce que la poudre coûte cher, mais ça me rassure de l'avoir. Mes cheveux tombent, c'est entendu, mais j'ai encore ma casquette de loutre. J'ai perdu toutes mes dents, mais voyez comme tout s'arrange bien : je n'ai presque rien à manger.
Ce 20 décembre-là, le vent souffla tant dans sa bicoque que, pour se mettre à l'abri, il fut obligé de se réfugier... dehors et de vagabonder dans les champs incultes, parmi les combes pierreuses. Et, comme il allait de-ci de-là, il fit la rencontre de chasseurs qui venaient de Marseille. Jamais il n'en avait tant vu.
- Il y a donc bien du gibier, cette année ? demanda-t-il.
- Pire ! Un ours rôde par la campagne, brave homme.
- Un ours ? Quel ours ?
- Celui qui, la semaine dernière, s'est sauvé de la ménagerie. On dit qu'il est méchant et on a promis une prime de cent écus à qui le tuera.
- Bonne Mère, tant que ça ?
- Ma foi, oui et si ça te dit quelque chose de gagner la prime, tu peux chasser comme nous, ajouta le chasseur en rinat.
C'est qu'il s'en sentait la courage, Piboule, tout mesquinet qu'il fût ! Il retourna à la maison et décrocha le fusil. L'arme était en bon état car Piboule le soignait bien, toujours à la frotter avec du sable, cela empêche la rouille. Il lui manquait seulement une bonne charge de poudre et de gros plombs.
Piboule prit les quinze sous qu'il avait mis en réserve pour s'acheter quelques pommes de terre à cuire sous la cendre pour le réveillon de Noël. Tant pis, il se passeait de pomems de terre.
Il dépensa tous ses sous en munitions. puis il mangea un oignon pour se donner des forces et s'en alla chasser l'ours.
- Si je le vois : pan ! pan ! Je le tue.
Piboule ne rencontra pas l'animal. Il mit quatre jours à le chercher. Quand il retourna chez lui, le pauvre propriétaire se sentait tellement fatigué qu'il n'eut même pas le courage de manger le seul oignon qui lui restait. Il le garda en vue du prochain repas...
Le prochain repas, c'était pour tous le réveillon de Noël. Aussi, dès la nuit tombée, mangea-t-il son oignon ce soir-là avec d'autant plus de plaisir. Puis il se mit à genoux et pria. Il avait la voix bien faible et il pouvait à peine remuer les lèvres mais sûrement le Bon Dieu l'entendait.
- J'ai fini mon dernier oignon, Seigneur ! Si j'avais pu tuer l'ours, j'aurais gagné cent écus et je me serais payé des pommes de terre et des oignons pour le reste de ma vie. je n'ai pas tué l'ours parce que je ne l'ai pas vu. J'avais mis toute ma fortune dans mon fusil. Il faudrait maintenant un miracle ou alors je vais mourir de faim. J'aimerais mieux un miracle. Mon Dieu, voulez-vous en faire un pour moi ? Si je vous demandais d'envoyer l'ours dans ma demeure, afin que je le tue, trouveriez-vous que j'exagère ?... Enfin, je vous laisse juge... mais comme aujourd'hui c'est la veille de Noël, je vais mettre mes sabots devant la cheminée. Peut-être que vous y déposerez quelque chose à défaut d'un ours. Je vous en remercie mon Dieu !
Piboule plaça ses pauvres sabots minables devant la cheminée tout en terminant sa prière :
- O bon Jésus, voilà une cheminée qui sera bien commode pour vous. Beaucoup de pierres sont tombées et cela forme une vaste entrée de chaque côté, comme au Paradis. Amen.
Et, avant de se coucher, il alla décrocher son fusil et l'appuya contre son chevet. Enfin, il s'endormit...
Il y avait à Montolivet une très grande horloge qui carillonnait toutes les heures. Neuf heures sonnèrent, puis dix, puis onze. Minuit s'égrenait lorsque le petit Jésus descendit dans la cheminée.
Il vit les sabots de Piboule. Qu'ils fussent tellement vieux, cela lui était égal, mais il les trouva trop grands. dans des sabots de cette taille, on ne peut pas mettre des jouets ! Jésus n'avait emporté que des trompettes, de petits tambours et des poupées. Alors il se pencha et toucha les sabots de ses doigts divins et les sabots se remplirent de miel. Puis, Jésus remonta par la cheminée ouverte à tous les vents.
Or, l'ours rôdait par là.
- Oh ! mais cela sent le miel, se dit-il.
Alléché, il entra par la porte.
Elle ne fermait plus depuis longtemps, mais il dut encore écarter quelques pierres car elles empêchaient son énorme masse de passer. Les sabots débordaient de miel. Une source de miel, quelle aubaine pour un ours affamé ! Sans prendre garde à Piboule qui dormait, l'animal s'approcha de la cheminée.
Miam, miam, miam. Il faisait tellement de bruit, ce gourmand mal élevé, que Piboule se réveilla.
" L'ours !"
Avant même de songer à remercier le Bon dieu, notre propriétaire prit son fusil et visa : pan ! La bête se dressa, paraissant aussi énorme qu'une montagne. Mais Piboule n'eut même pas le temps de ressentir la moindre peur que déjà l'ours s'effondrait et ne remuait plus. Alors Piboule se mit à genoux et remercia le Ciel.
Puis, -était-ce l'émotion qui lui creusait encore plus l'estomac ? - Piboule se rendit compte qu'il avait vraiment, mais vraiment très faim. Tout en trempant ses doigts dans le miel et en les léchant avec délices, il compta mentalement l'argent que cette chasse miraculeuse lui rapporterait.
- Un écu, deux écus, miam, miam, trois, miam, quatre, miam... neuf, dix écus ! miam, miam, miam !...
Ah ! Quel dommage de n'avoir pas cent doigts !
On ne pourrait guère reprocher à Piboule de vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué ! Pour la première fois de sa vie, il se rendormit satisfait et le ventre plein. Un vrai ventre de propriétaire ! Quel bon réveillon !
"Demandez et vous serez exaucé". Le tout est de savoir bien demander.

***
Maguelonne Toussaint-Samat
Tiré des Contes et récits du Temps de Noël
Éditions Nathan
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...