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mercredi 26 octobre 2011

La fillette ensorcelée

Au centre de la Suisse, sur les bords du plus grandiose de tous les lacs, se trouve une ville magnifique. Une haute et fière montagne la domine et semble regarder les toits et les tours et le vieux pont couvert qui, sur ses gros piliers de bois, se reflète dans l'eau bleue. Si la montagne pouvait parler, elle en dirait long sur les âges révolus. Elle était déjà là, en effet, alors que funiculaires, bateaux à vapeur, et à plus forte raison avions, n'existaient pas encore. Car la ville était bien petite, jadis, et seuls volaient par-dessus les toits et les cimes dentelées quelques oiseaux et... une sorcière qui, à minuit, parcourait le ciel à califourchon sur un balai. On sait que dans ces montagnes souffle souvent le foehn, un vent chaud que maintes personnes redoutent, mais qui fait scintiller les étoiles comme si leurs pointes de feu perçaient la voûte du ciel. C'est le moment que choisissaient les sorcières pour effectuer leurs chevauchées aériennes en pays lucernois. Mais les nains de la montagne, qui habitaient les buissons et les anfractuosités de l'Allmend, ne pouvaient supporter ce vent chaud. Lorsqu'il est très violent, ce fœhn soulève de .grosses vagues qui sont la cause de bien des naufrages.
C'est en effet en période de fœhn qu'un fabricant de râteaux et sa femme avaient disparu sur le lac. Leur fillette, Roesli, n'avait échappé à la mort que parce qu'elle était, ce jour-là, restée auprès de son grand-père, un herboriste qui était rarement à la maison. Il parcourait monts et vaux à la recherche de plantes qui guérissent. Et l'aïeul ne pouvait faire plus grand plaisir à la fillette que de l'emmener avec lui dans ses randonnées. Roesli n'était pas une enfant ordinaire. Elle était née un dimanche et, à cause de cela, possédait un don qui se manifesta un jour de grand foehn. La fillette avait rencontré sur l'alpe un nain qui bavardait volontiers avec chacun. Il se plaignit de l'air chaud qui coupait le souffle au petit monde de son peuple et leur desséchait la gorge.
- Attends, je puis te venir en aide! dit Roesli compatissante.
Après un instant de réflexion, elle se tourna du côté du soleil et cria de toutes ses forces : 
- Houla, houla, vent calme-toi! Je suis une enfant du dimanche ! 
Le vent se tranquillisa aussitôt, du moins pour un moment. Cela déplut fort à une méchante sorcière qui, avec son balai, se tenait sur un sapin. 
"Je vais t'apprendre à faire tomber le vent avec tes formules magiques ", pensa la vieille.
Aussitôt, elle se métamorphosa en un pinson et s'envola vers Roesli.
- Viens avec moi, ma chère enfant, pépia le pinson, je sais où il y a de délicieuses baies !
Quel miracle de voir ce mignon petit oiseau qui parlait. Sans méfiance, la fillette se laissa conduire auprès d'un arbrisseau chargé de baies écarlates dont elle se régala.
Malheur ! La pauvrette avait mangé des baies ensorcelées qui transformaient l'âme pure d'un enfant et le rendaient méchant. Et les méchants enfants étaient, à l'époque où se passe cette histoire, enlevés par une sorcière au cours de la plus longue nuit de l'année et emportés dans une gorge profonde d'où ils ne revenaient jamais.
Le bon grand-père ne comprenait pas ce qui était arrivé à sa gentille Roesli. La fillette, autrefois si douce et si obéissante, le contredisait continuellement, lui tirait la langue :  toutes choses qui blessaient profondément le pauvre homme.
Pour punir l'enfant, il ne lui permettait plus de l'accompagner dans la montagne et l'enfermait dans la chambrette.
Cependant il advint que l'herboriste rencontra sur un pâturage le nain pour lequel Rœsli avait apaisé le vent. Le vieillard ouvrit son cceur au petit homme et lui raconta tous les soucis que son diablotin de fillette lui causait. Le nain caressa sa longue barbe en méditant. Tout à coup, une lumière se fit en lui: Rœsli avait sûrement mangé des baies de l'arbrisseau ensorcelé pour devenir ainsi un véritable démon. 
C'était bien là un des méchants tours de la sorcière au balai. Et seul un magicien comme lui pouvait conjurer ce maléfice.
D'une musette dans laquelle il mettait du sel pour les chamois qu'il gardait, il sortit une petite boîte qu'il tendit à l'herboriste :
- Prenez, dit-il, cette boîte percée de trous. Elle contient un papillon blanc comme neige. Et cette nuit, quand Rœsli dormira, vous poserez le papillon sur son coeur et vous observerez attentivement ce qui arrivera.
Cela ne pouvait nuire à l'enfant. Il fallait vraiment tout tenter pour arracher la fillette à l'emprise de la sorcière. Le grand-père fit donc ce que le nain lui avait ordonné. Et il ne fut pas peu étonné de voir que le papillon blanc comme lys se transformait en un sombre papillon de nuit qui s'envola aussitôt.
Le pauvre insecte partait avec la noirceur dont la sorcière avait chargé l'âme pure de l'enfant, pensait non sans raison le vieil herboriste.
Et quand Rœsli s'éveilla rêves, elle était redevenue l'enfant douce et aimante d'autrefois. Dès lors, elle fut le rayon de soleil qui illumina, jusqu'à son dernier jour, la vie du bon grand-père.

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Conte Suisse
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