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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


vendredi 21 octobre 2011

Je m'appelle Dracula - Menaces contre Dracula (4)

Je me dirigeai vers la fenêtre, mais Van Helsing me barra la route.
- Sans doute êtes-vous aussi allergique au crucifix ? dit-il en fouillant à nouveau dans sa poche. Où est le mien ? J'ai dû l'oublier sur ma table de nuit.
Ma crise se dissipait. peu à peu, je retrouvai mes esprits, et un souvenir me revint en mémoire.
- Professeur Van Helsing... Attendez... Mais oui, je me rappelle. Vous êtes l'auteur de ce livre ridicule sur les légendes d'Europe centrale.
- Pas si ridicule que ça, coupa le professeur. Inutile de ruser, Dracula, vous êtes démasqué. A moins que vous ne m'expliquiez d'où vient cette terre ? Nous l'avons trouvée dans un des cercueils entassés dans la cave de votre repaire, dit-il en agitant un petit sac de toile.
- Misérables ! m'écriai-je. Non seulement vous m'insultez, mais vous vous êtes introduits chez moi, par effraction. Sachez qu'en quittant mon pays, j'ai emporté avec moi un peu de cette terre sacrée qui est le sol de ma patrie ! N'avez-vous donc aucun sentiment humain ?
- Humain ? Parlons-en, ricana Van Helsing. Vous n'êtes pas de nôtres, Dracula. Vous appartenez au Royaume de la Nuit. Et nous allons vous y reconduire.
- Des menaces, maintenant ? Un pas de plus, et j’appelle la police, Van Helsing.
- Monstre ! glapit le professeur Seward, qui était resté muet jusque là. Vous auriez l'audace d'appeler la police, après ce que vous avez fait à Lucy ?
Abasourdi, je murmurai :
- Lucy ? Mais... quel rapport...
- Vous le savez bien, dit Van Helsing. Elle porte au cou une morsure révélatrice. Écoutez-moi bien, Dracula. Nous allons vous laisser partir. Mais vous serez en liberté surveillée. Ne quittez la ville sous aucun prétexte. L'état de Lucy est grave. Cependant, il y a encore un espoir de la sauver. N'essayez pas de l'approcher, la maison est bien gardée.
A cet instant, Arthur Holkmwood poussa la porte du bureau. Dès qu'il me vit, son visage exsangue se crispa de haine.
- Alors ? interrogea Van Helsing
- Je viens de lui faire une nouvelle transfusion, dit Holmwood, les yeux fixés sur moi. Quand je pense que ce monstre...
- Un instant. Je crois que je commence à comprendre. C'est vous, Seward, et vous, Holmwood - dis-je en les montrant respectivement du doigt - qui avez monté toute cette machination. Vous espériez l'un et l'autre épouse Lucy, et vous n'avez pas supporté qu’elle me préfère à vous. Vous savez saisi le prétexte de sa maladie pour m’éloigner d'elle. puis, vous vous êtes servis d'un psychopathe, le pauvre Renfield, et d'un pervers, Van Helsing, pour me faire passer pour un vampire. Un vampire ! Ah ! laissez-moi rire... je connais vos activités, Van Helsing, repris-je en me tournant vers le professeur médusé. Vous êtes un maniaque. Cela fait des années que vous vous acharnez, vous et votre secte à ranimer cette vieille légende. Mais prenez garde. Si jamais Lucy devait mourir, je vous ferais inculper pour non-assistance à personne en danger.
C'en était trop pour Holmwood. Il poussa un rugissement et bondit sur moi, les mains tendues pour m'étrangler. Sans être particulièrement vigoureux, je suis doué d'un tempérament nerveux qui - outre mes talents pugilistiques, bien connus à l'université de Bucarest - m'a permis de me tirer de plus d'un mauvais pas.
Je laissai approcher Holmwood et le cueillis d'un crochet du gauche qui le mit sur le tapis. Seward trébucha sur lui. Il tenta de se protéger, mais sa garde était trop basse. Je l'assommai proprement d'une droite à la tempe. Je me baissai juste à temps pour esquiver un coup de pique-feu que me portait Van Helsing, et me réfugiai derrière le bureau. L'écume aux lèvres, Van Helsing agitait son pique-feu en sautillant sur place de façon grotesque :
- En garde, comte Dracula ! Sus ! Droit au cœur ! Comme au bon vieux temps !
Quand il se fendit, je m'arc-boutai au mur et renversai le bureau sur lui.
Mon agresseur perdit l'équilibre et s'étala sur le tapis, étourdi par le choc. Des bruits de pas précipités résonnaient dans le couloir. Je courus à la porte dont je bloquai la poignée à l'aide d'une chaise. Puis, sans me presser, j'ouvris la fenêtre, m'enveloppai dans ma cape, et sautai. Par chance, le cabinet du docteur Seward était situé au premier étage, et ma chute fut amortie par un épais tapis de gazon anglais. A part quelques pensionnaires inoffensifs, le jardin était désert. Avisant un cabriolet vide garé près du perron - et qui appartenait sans doute à Holmwood - , je me hissai sur le siège du cocher, fis claquer le fouet et quittai l'asile au petit trot en remontant l'allée centrale. Puis, évitant de traverser Whitby, je gagnai la route de Londres, et lâchai la bride aux chevaux.

***

En roulant vers Londres, je réfléchissais à la cascade d'événements qui venaient de se produire. Certes, j'étais innocent, mais j’avais contre moi des hommes résolus à m'abattre. Mon salut tenait à un fil. Si la maladie de Lucy s'avérait mortelle, le trio m'en imputerait la responsabilité. Le docteur Seward était un  homme influent ; Holmwood, un citoyen respecté. Que vaudrait la parole d'un immigré de fraîche date contre la leur ? Quant à Van Helsing, il possédait une éloquence redoutable. Le public avait encore à l'esprit les sinistres exploits de jack l’Éventreur, et les jurés se montreraient sensibles au rapprochement. Une enquête révélerait mon nom sur le registre des passagers de La Déméter, et là encore, le mystère de la disparition de l'équipage me serait imputé. Sans parler du témoignage de Harker qui, sans doute, avait dû réintégrer son domicile. En même temps, mon départ précipité ne me désignait-il pas comme un suspect ? De toute façon, il était trop tard. Lucy tenait mon sort entre ses mains. Qu'elle vive, et je serais lavé de tout soupçon. La nuit tombait quand mon cabriolet atteignit les faubourgs de Londres. Tristement, je me mis en quête d'un logis pour la nuit.
Grâce à l'obligeance de Cookson, Cookson & Cookson, honorable firme spécialisée dans la gestion des biens que m'avait recommandée le vieux Hawkins dès mon arrivée en Angleterre, je louai un studio. Ma logeuse, veuve d'un officier de la marine Royale, convenait parfaitement à ce que je souhaitais : elle faisait mon ménage deux fois par semaine, se montrait d'une propreté méticuleuse, et, surtout, elle ne posait pas de questions.
Pendant quinze jours, ma principale activité consista à me rendre, tous les matins, à la gare de Victoria, pour y acheter un exemplaire du Dailygraph de Whitbyt, et à le lire de la première à la dernière ligne, dans l'espoir d'y trouver des nouvelles de Lucy. Mais le journal restait désespérément muet sur le seul sujet qui m’intéressait. Une chose au moins était certaine : mes ennemis avaient perdu ma trace. Et puis, un matin, un article encadré d'un filet noir me sauta aux yeux : on annonçait la mort de Lucy Westenra, décédée dans sa maison de Hillingham. L'enterrement aurait lieu le lendemain au cimetière de Whitby. Hébété, je restai un long moment à fixer la page du journal, dont les caractères dansaient devant mes yeux de façon incompréhensible.
C'est alors qu'un projet imprudent se fit jour dans mon esprit : celui d'assister à l'enterrement de Lucy. Le lendemain, en compagnie d'Andrew, le neveu de ma logeuse, un solide gaillard qui devait bien peser dans les 180 livres, je me rendis à Whitby dans une voiture de location. Avant d'aller au cimetière, je fis un crochet par Carfaw. Ma maison avait été saccagée par une bande de vandales, les tentures arrachées, les meubles brisés. Néanmoins, je pus récupérer un certain nombre d'objets de pris entreposés dans une des caves que les pillards n'avaient pas réussi à forcer. Andrew les chargea à l'arrière de la voiture. Puis je lui indiquai le lieu où se déroulait la cérémonie, à laquelle j'assistai de loin, depuis un tournant de la route qui dominait le cimetière. De lourds nuages noirs couraient à l'horizon, donnant à la scène un aspect mélancolique, et je ne pus réprimer un sanglot lorsque le corps de ma chère Lucy fut porté en terre. Désormais, tout était bien fini. Passant la tête à la portière, je fis signe à Andrew de reprendre la route.
Les quelques mois qui suivirent ne furent marqués par aucun événement notable. Pour oublier le drame, j'essayai de me distraire. J’allais au théâtre, au concert, je marchais dans la ville en d'interminables promenades, le plus souvent nocturnes, sans parvenir à chasser la tristesse qui m'oppressait.
Un après-midi, alors que je flânais du côté de Piccadilly, la vitrine d'un libraire attira mon regard. Je m'approchai et restai figé devant l'étalage. Derrière la vitre, un portrait - ou plutôt une caricature odieuse - me regardait en grimaçant. Ce visage cruel, aux yeux pervers, aux dents proéminentes comme celles d'un fauve, c'était le mien qui ornait la couverture d'un livre. Mon nom y figurait sous celui de l'auteur, Bram Stocker, imprimé en lettres gothiques. J'entrai dans la librairie, achetai le livre et regagnai mon studio, le cœur battant.
La lecture de ce livre me plongea dans un état proche de l'hystérie. Je gémissais, je grinçais des dents, je pleurais à chaudes larmes. parfois, une crise de fou rire me saisissait et je devais m’interrompre, haletant, pour reprendre mon souffle. La nuit était déjà avancée quand je jetai le volume sur le tapis. Dans ce tissu d'affabulations grotesques surnageaient quelques vérités. L'auteur avait glané des informations sur ma famille, mêlées à des histoires à dormir debout, tirées du folklore. Il relatait la visite de Harker au château, et la plupart des événements qui avaient suivi, en me présentant comme une créature maléfique assoiffée de sang. Mes ennemis y étaient dépeints comme des hommes vertueux et courageux, des justiciers qui luttaient contre le Mal pour faire triompher le Bien. Cette histoire se terminait par ma mise à mort dans une région désolée d'Europe centrale.
Certes, ce n'était qu'un roman, un produit de l’imagination, comme le morbide Frankenstein de Mary Shelley. Mais il me mettait en scène, moi, en me prêtant des traits abominables. Et surtout, il donnait le beau rôle à Van Helsing, Seward et Holmwood avec une insistance plus que suspecte. Avec une froide détermination, je décidai de me venger. L'auteur de ce livre méritait une correction. Il paierait pour les autres.

***
Olivier Cohen
"Je m’appelle Dracula"
Aux Éditions du Livre de Poche la Jeunesse
Illustrations de Philippe Berthet
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