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jeudi 20 octobre 2011

Je m'appelle Dracula - Une gousse d'ail révélatrice ( 3)

Il me reste maintenant à aborder la partie la plus triste de mon récit. En rassemblant mes souvenirs, je suis envahi d'un chagrin mêlé d'horreur, car la conjuration dont nous fûmes victimes, Lucy et moi, dépassa en cruauté tout ce que l'on peut imaginer.
Le lendemain, je me présentai chez les Westenra. J'avais passé la nuit à réfléchir, et ma décision était prise : Lucy serait ma femme. Mais à peine m'étais-je annoncé chez ses parents qu'on me fit savoir que Mademoiselle était souffrante et que je ne serais pas reçu. Je rentrai chez moi, désappointé.
Les jours suivants, le même manège recommença. Ulcéré, j'imaginai que les parents de Lucy avaient décidé de m'écarter au profit d'un des prétendants, et je commençai à échafauder des plans insensés. Finalement, une nuit, je mis un de mes plans à exécution. Muni d'une corde de marine roulée sous ma redingote en guise de ceinture, je me glissai dans la campagne endormie et marchai jusqu'à la maison des Westenra. Toutes les lumières éteint éteintes, sauf au premier étage, dans la chambre de Lucy, dont la fenêtre brillait d'une pâle lueur. Je déroulai ma corde, fis un solide nœud coulant, et lançai le filin qui s'arrima à l'un des angles du balcon.
Je me hissai sans bruit le long de la façade, enjambai la balustrade et jetai un regard à l'intérieur, en prenant garde de ne pas être vu. Le spectacle que je découvris alors me stupéfia. Lucy était étendue sur son lit, pâle, les yeux fermés, le visage creusé par la fièvre. Le docteur Seward était penché sur elle, et sa silhouette projetait sur le mur de la chambre une ombre fantomatique. Mme Wentunra en chemise de nuit, se tenait appuyée contre la porte. Elle remuait constamment les lèvres en se signant, comme si elle prononçait une prière interminable. Dans le coin opposé à la lampe, je distinguai un homme de haute taille dont le crâne était couronné d'une touffe de cheveux blancs. Son visage m'était dérobé par l'obscurité, mais ses mains, bien visibles, étaient occupées à tresser une sorte de couronne de ce qui me parut être des fruits séchés.
A ce moment, il leva les yeux vers la fenêtre. Involontairement, je reculai et heurtai un pot de fleurs qui s'écrasa sur le sol avec un bruit mat. Sans hésiter, je me laissai glisser le long de la corde et filai me mettre à couvert derrière un bosquet. L'homme aux cheveux blancs apparut sur le balcon, fouillant du regard les abords de la maison. C'est alors que la lune, qui s'était cachée derrière les nuages depuis le début de la soirée, surgit au-dessus des arbres, éclairant la scène comme en plein jour.
- C'est lui, je le vois ! cria le vieillard en pointant le doigt dans ma direction. Le chien, Seward ! Lâchez le chien !
A ces mots, je pris mes jambes à mon cou, franchis d'un bond la barrière du jardin, et m'élançai à travers champs. Déjà, de sinistres aboiements résonnaient à mes oreilles. J'avais eu l'occasion au cours de mes randonnées en Transylvanie, d’affronter les loups ; mais je ne m’aventurais jamais dans les montagnes sans être muni d'un couteau de chasse. La perspective de me trouver nez à nez, sans armes, avec le molosse qui était lâché, à mes trousses, m’emplissait de terreur. Accélérant mon allure, j'aperçus bientôt, sur ma droite, les ruines de l’abbaye de Whitby. Une idée germa alors dans mon esprit.
J'obliquai sur la gauche, dégringolai le talus et sautai à pieds joints dans l'Esk qui coulait en contrebas. J'avais de l'eau jusqu'aux genoux. En prenant soin de ne pas glisser sur les pierres qui en tapissaient le lit, je traversai la rivière, me hissai sur l'autre berge et courus m'abriter dans les ruines. Mon cœur battait la chamade, tandis que j'observais l'approche de mes poursuivants, qui tournèrent en rond sur la rive opposée avant de s'immobiliser. Il y avait là trois hommes, équipés de lanternes et de gourdins, et un doberman qui grattait le sol en jappant. Le son de leurs voix me parvenait, sans que je puisse distinguer leurs paroles.
Au bout d'un moment qui me parut interminable, ils rebroussèrent chemin, et la lumière dansante des lanternes se fondit dans l’obscurité. Rassuré, je repris le chemin de Whitby. L'aube se levait lorsque je franchis le seuil de carfax, crotté, à bout d eforces. Je m'écrouali tout habillé sur un divan et sombrai dans un profond sommeil.
A huit heures, les coups de marteau des tapissiers m'éveillèrent. Je me plongeai dans un bain bouillant pour délasser mon corps endolori, et tentai de mettre de l'ordre dans les pensées qui se pressaient en foule dans mon esprit. Ainsi donc, Lucy était malade. mais quelle était la signification de la scène que j'avais surprise, caché sur le balcon ?
Pourquoi les occupants de la maison, avaient-ils été si rapides à me donner la chasse, comme s'ils attendaient la venue d'un intrus ? Qui était l'étranger aux cheveux blancs ? Autant de mystères.

***

L'après-midi, je me rendis à la clinique du docteur Seward, sous le prétexte d'une visite à mon oncle Renfield. Peut-être, en questionnant habilement Seward, apprendrais-je de quel mal souffrait Lucy ? Les événements qui suivirent me montrèrent que mes ennuis ne faisaient que commencer.
Conduit par un infirmier jusqu'à la cellule de Renfield, je me trouvai en présence d'un dément dont les gestes et les paroles me glacèrent d'effroi. Dès qu'il me vit, Renfield se jeta à mes pieds :
- Maître, maître, bredouillait-il, enfin, vous êtes venu ! La nuit du sabbat est proche. Je me languis de boire avec vous le sang nouveau.
- Allons, calmez-vous, dis-je en m'efforçant de le relever. On a dû vous prévenir de mon arrivée, je suis votre neveu...
- Dracula ! cria Renfield en grimaçant un sourire. Prince des Ténèbres ! Je suis à vous, Seigneur de la Nuit. Parlez, et j'obéirai en esclave...
Je me bouchai les oreilles pour ne plus entendre ce discours insensé, mais l'agitation de Renfield redoublait et je dus mettre fin à cette étrange conversation.
Le docteur Seward m'attendait dans le couloir. Il m'examina des pieds à la tête, sans me saluer, et me fit signe de le suivre dans son cabinet.
Le docteur Seward semblait nerveux. Après m'avoir fait asseoir, comme la première fois, il se mit à arpenter la pièce, les mains derrière le dos.
Puis il pivota brusquement et dit :
- Alors, qu'en pensez-vous ?
Je soupirai
 - Manifestement, mon oncle a l'esprit dérangé. Il me confond avec notre ancêtre, Vlad Tepes. Sans doute l'ignorez-vous, mais de vieilles légendes affirment qu'il était un...
- ... vampire ? fit une voix inconnue.
Je me retourbnai. A ma grande surprise, je reconnus l'homme aux cheveux blancs que j'avais vu chez les Westenra, la nuit dernière. Il se tenait près de la bibliothèque, et sans doute avait-il assisté à mon insu au début de l'entretien.
- A qui ai-je l'honneur ? dis-je sans le quitter du regard.
L'homme paraissait âgé, mais ses yeux vifs, son corps noueux et sec témoignaient d'une grande vitalité.
- Où étiez-vous la nuit dernière, comte Dracula ? fit le docteur Seward.
L'irritation commençait à ma gagner.
- Je n'ai pas l'habitude de me soumettre aux interrogatoires, dis-je en me maîtrisant. Que signifie cette comédie ?
Seward fouilla dans un tiroir de son bureau et en sortir un rouleau de corde qu'il posa devant lui.
- Ceci vous appartient, je crois, fit-il d'une voix qui tremblait légèrement.
- Mais...
 - Allons, ne niez pas, c'est inutile, coupa l'inconnu aux cheveux blancs. Un paysan vous a aperçu au lever du jour, sur la route de Carfax.
Mes adversaires semblaient bien renseignés ! Il fallait jouer serré.
- Messieurs, je ne comprends pas un traître mot de ce que vous me dites, affirmai-je sans me démonter. Il n'existe aucune loi qui interdise à un honnête citoyen de se promener dans la campagne au petit matin. Quant à cette corde, j'avoue que c'est la première fois que je la vois. Maintenant, consentiriez-vous à m'expliquer le sens de cette mascarade ?
- Mascarade, hein ? grinça l’homme aux cheveux blancs.
En trois enjambées, il fut sur moi. Plongeant la main dans la poche de sa redingote, il en sortit un objet qu'il brandit sous mon nez.
- Et ça ?
Une forte odeur d'ail me monta aux narines. je grimaçai et repoussai vivement le vieil homme qui recula jusqu'au bureau. Pris d'une quinte de toux, je tirai mon mouchoir et fis quelques pas dans la pièce, plié en deux.
Les deux hommes avaient les yeux fixés sur moi.
- Regardez, Van Helsing, fit Seward d'un ton triomphant. Il réagit !
Les larmes me brûlaient les paupières, j'avais la gorge en feu.
L'ail que le vieillard me mettait sous le nez me piquait affreusement.
- Espèce de crétin ! articulai-je. Vous ne voyez pas que je suis allergique à l'ail ? Qu'essayez-vous de prouver ?

***
Olivier Cohen
Je m'appelle Dracula
Aux Éditions du Livre de Poche La Jeunesse
Illustrations de Philippe Berthet
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