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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


mercredi 19 octobre 2011

Je m'appelle Dracula - Le mélange des sangs (2)

Le mélange des sangs
Je me rendis à Varna où m'attendait une goélette, La Déméter, qui devait me conduire à Londres avec mon déménagement. J'emportais avec moi une quantité d’objets rares, accumulés par ma famille au cours des siècles, avec l'intention d'en vendre une partie pour un bon prix aux antiquaires londoniens ; en effet l'achat de la demeure de Carfax m'avait coûté une petite fortune.
Pour réunir les fonds nécessaires, j'avais dû céder à l'un de mes voisins quelques hectares de la forêt ainsi qu'une petite scierie. C'est dans cette scierie que je fis fabriquer une cinquantaine de coffres destinés à transporter mes précieuses marchandises.
A Varna, les choses se gâtèrent. Le capitaine de La Déméter me déplut, tant par ses manières grossières que par la saleté répugnante qu'il laissait régner à bord . Une odeur de pourriture y régnait en permanence, et je vis même plusieurs rats se faufiler dans les cuisines lorsque je vins inspecter le navire. Finalement, je renonçai à m'embarquer, ne laissant à bord que les caisses contenant mon déménagement. Elles étaient adressées à un homme de loi de Whitby qui se chargeait de les faire parvenir à mon nouveau domicile. C'est donc par la route que je quittai Varna, non sans avoir subi les insultes du capitaine de La Déméter - que le diable l'emporte ! C'est d'ailleurs, si je puis dire, ce qui arriva. Le Dailygraph daté du 8 août a relaté les circonstances macabres dans lesquelles le bateau aborda en Angleterre : La Déméter était vide à l'exception d'un chien et du capitaine que l'on trouva mort, lié à la barre. Sans doute est-ce une épidémie de scorbut, provoquée par la saleté repoussante du navire et une nourriture avariée, qui décima l'équipage. Quant au journal de bord trouvé dans les poches du capitaine, et que la presse a abondamment commenté, il témoigne du délire qui s'empara du malheureux lorsque la fièvre se déclara. La "créature" maléfique, qui, selon lui, aurait causé la perte de l'équipage, est évidemment une hallucination.

***

Mon installation à Carfax se déroula sans encombre. Je chargeai Hawkins - que je trouvai en mauvaise santé - d'informer la fiancée de Harker, Mlle Mina Murray, de la disparition subite du jeune homme. Peu de temps après, Hawkins m'apprit que la demoiselle venait de partir précipitamment pour Budapest : Harker y avait été recueilli dans un hospice, en proie à un dérangement mental avancé.
Je suis un homme de devoir. C'est ainsi que j'ai été élevé, et il m'est impossible de m'adonner aux plaisirs de l'existence tant que je ne me suis pas acquitté de mes obligations. Parmi ces obligations, la plus pénible fut de me rendre, dès mon arrivée, auprès de mon oncle Renfield.
Le cas de l'oncle Renfield est particulièrement déprimant. A cinquante-huit ans, cet avocat respecté, fréquentant les meilleurs clubs de la capitale, et membre par alliance de notre famille, a sombré dans la démence. Comme il est célibataire, personne ne s'est occupé de lui, et il a été interné d'office dans la clinique du docteur Seward.
Dès ma première visite à l'asile, l'état du pauvre Renfield et surtout son entourage, créèrent en moi un profond malaise. Le docteur Seward est un homme grand et maigre, trsite comme un clergyman. Il ne cesse, en parlant, de croiser et de décroiser ses longues mains osseuses, et son regard inquisiteur brille d'une lueur de méchanceté.
- Mon cher monsieur, dit-il, après m'avoir fait asseoir dans son cabinet, il faut vous préparer au pire. L'homme que vous allez voir n'est plus le Renfield que vous avez connu.
- Je n'ai jamais vu mon oncle, dis-je en interrompant le médecin. Mais allons droit au but, docteur Seward,. De quoi souffre-t-il ?
- Eh bien, Renfield est atteint d'une maladie qui, je le crains, est incurable. Il n'est plus de ce monde, et vit désormais dans son monde à lui, où nul ne peut pénétrer. Il passe ses journées, immobile à fixer le plafond, quand il n'est pas occupé à griffonner des notes incompréhensibles, ou à manger des araignées.
- Comment ? dis-je en portant la main à mes lèvres. Si ceci est une plaisanterie, elle est de fort mauvais goût, docteur Seward.
- Hélas ! mon cher monsieur, c'est la stricte vérité. Et je ne parle pas des mouches, des oiseaux, des...
- En voilà assez ! Je ne permettrai pas, à un charlatan d'insulter ma famille !
Dans ma colère, j'avais renversé la chaise sur laquelle j'étais assis. Sans se démonter, le docteur Seward la remit d'aplomb et se frotta les mains.
- Dans ce cas, je ne vous retiendrai pas plus longtemps. Je ne vous en veux pas de votre... irritation, elle est parfaitement normale. Lorsque vous serez calmé, n'hésitez pas à revenir me voir.
Il me raccompagna jusqu'à la porte. Sans un mot, je passais devant lui lorsqu'il me fit une remarque incongrue.
- Vous devriez voir un dentiste.
- Je vous demande pardon ?
- Je disais que vous devriez voir un dentiste. Vous avez les canines proéminentes, et leur frottement sur la lèvre inférieure est un risque constant d'inflammation.
Je lui jetai un regard noir et partis en claquant la porte.

***

Whitby est un endroit délicieux. Quand il faisait chaud, j'allais souvent me promener dans le vieux cimetière perché sur une falaise, à la sortie de la ville. Assis sur un banc, au milieu des arbres, je contemplais la baie striée d'écume par les bateaux qui se rendaient au port, les toits de tuiles rouges de la vieille ville et, plus au nord, la vallée de l'Esk, noyée dans la verdure. Ce paysage paisible me changeait agréablement de mes sombres montagnes. Décidément, j'avais eu la main heureuse en m’installant à Carfax.
Un jour, en me promenant dans le cimetière, je tombai sur mon ami Hawkins. Sa santé semblait s'être encore détériorée depuis mon arrivée, et il s'appuyait lourdement au bras de la jeune fille qui l'accompagnait. Dès que je la vis, je fus frappé par sa beauté. Mince, élancée, un port royal et des yeux noirs éclairant un visage angélique... Oui, j'avoue qu’elle me troubla. Elle se nommait Lucy Westenra et habitait Hillingham, non loin de Whitby. Quand Hawkins nous eut présentés, elle me posa une foule de questions sur la raison de ma venue en Angleterre, mes origines, le genre de vie qu'on mène en Transylvanie, etc. Je répondis aimablement à ses questions, et je pense qu’elle ne fut pas insensible aux regards admiratifs que je lui lançais, car elle m'invita à une petite soirée que donnait son père, le surlendemain, en l’honneur d'un Américain de ses amis, de passage à Whitby.
Lorsqu'elle s'éloigna, je restai un long moment à rêver, dans le vieux cimetière. Ma vie amoureuse n'avait guère été brillante. En dehors de quelques vieilles liaisons à Bucarest, et de brèves satisfactions que m'avaient offertes les paysannes que mon nom n’effrayait pas, j’avais toujours vécu en solitaire. Pour la première fois, j'étais touché, et c'est avec impatience que j’attendis cette soirée.
Dans l'intervalle, je m'occupai de mon installation à Carfax, qui me prenait beaucoup de temps. Les rendez-vous avec les entreprises, le choix des matériaux et des tissus - j'avais décidé de tapisser entièrement le petit salon et de restaurer les boiseries mangées par les vers - m'absorbèrent presque totalement. Mais l'image de Lucy, son doux visage encadré de boucles blondes, ne me quittait pas.
Deux jours plus tard, vers neuf heures, je me rendis chez les Westenra. La maison bourdonnait d'animation et le jardin était éclairé par des lanternes comme on en voit à Venise. L'américain, un certain Quincey P. Morris, me parut insignifiant et quelque peu vulgaire. Il y avait également Arthur Holmwood, un ami de Mme Westenra, dont l'empressement auprès de Lucy m'agaça prodigieusement. Sur le coup de dix heures, le docteur Seward fit son apparition. Il sembla surpris de me trouve là et me reprocha de ne pas avoir rendu visite à Renfield depuis mon arrivée.
Vers la fin de la soirée, j'entraînai Lucy dans le jardin, sous un prétexte quelconque, et nous avons passé là un moment exquis, à, parler tranquillement tandis que les voix des invités nous parvenaient, assourdies et lointaines. Quand je lui pris la main, elle me repoussa doucement, en secouant la tête. Nous avons regagné le salon, et la soirée s'acheva sans que j'aie pu à nouveau lui parler seul à seule.
Le lendemain, au début de l'après-midi, j'allai me promener du coté de Hillingham. A un détour de la route, je l'aperçus. Elle marchait à travers champs, absorbée dans ses pensées. Quand je l'appelai, elle se retourna et vint vers moi, les mains tednues, le visage illuminé de bonheur. Puis elle rougit, recula d'un pas et me désigna un tronc d'arbre abattu en bordure de la prairie.
- Asseyons-nous là, il faut que je vous parle.
En quelque smots, elle m'expliqua qu'elle était fiancée à Arthur Holmwood. La perspective de l'épouser ne l'enchantait guère, et, par surcroît, deux autres prétendants venaient de la demander en mariage : Quicey Morris, l'Américian balourd, et... le docteur Seward.
C'est alors que, pris d'une hardiesse inexpliquée - car j'ai toujours manifesté une certaine timidité à l'égard des femmes-, je lui déclarai que tout cela était ridicule, qu'aucun de ces hommes n'était digne d'elle, et que moi seul, l'étranger, l'inconnu, tais en mesure d elui offrir un amour qui l’arracherait à cette médiocrité.
A ces mots, elle éclata en sanglots. Je lui ouvris mes bras. Elle vint s'y blottir sans résistance, et bientôt nous nous embrassions tendrement, puis avec ardeur, et je sentis que désormais elle était mienne, pour l'éternité.
Les yeux brillants, elle me demanda de lui donner un gage d'amour. Je lui enseignai une de nos coutumes ancestrales, le mélange des sangs, qui consiste à absorber une goutte de sang de l'être aimé en faisant le vœu de n'en jamais être séparé. Elle prit une épingle dans ses cheveux, me piqua au doigt et receuillit avec ferveur la goutte de sang qui y perlait. Pour ma part, je la mordis doucement dans le cou, mais sans doute y mis-je trop de passion, car elle poussa un cri.
- Vous m'avez fait peur ! J'ai cru que vous vouliez vraiment me mordre, dit Lucy en riant.
Après cet échange de sangs, nous avons regagné la route de Crescent, la main dans la main, et je l'ai raccompagnée chez elle, encore tout enflammé. En chemin, nous avons croisé la carriole du docteur Seward. Arthur Holmwood était assis près de lui, et tous deux nous ont fusillés du regard en passant, tandis que Lucy détournait la tête.

***
Olivier Cohen
"Je m'appelle Dracula"
Aux Editions du Livre de Poche, la Jeunesse
Illustrations de Philippe Berthet
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