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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


mardi 11 octobre 2011

Petit-Dé

Petit-Dé habitait tout au fond du val d'Acherloo, dans la contrée qui s'étend entre les pâturages et le marais. Il devait son surnom à la petite campanule bleue en forme de dé qu'il portait à l'extrémité d'un long chaume planté sur son bonnet, et qui sonnait clair dans le vent. De son métier, Petit-Dé était vannier et tresseur de paille. Comme il avait un heureux caractère, il chantait tout en confectionnant des objets qu'il décorait ensuite tels des œufs de Pâques. Et, le soir, il faisait le tour des fermes et offrait sa marchandise aux paysans. Mais les jeunes filles le fuyaient car le pauvre garçon était bossu. Cette infirmité faisait jaser les gens qui murmuraient que Petit-Dé pouvait bien avoir conclu un pacte avec les méchants esprits et insinuaient même qu'il préparait des breuvages maléfiques. Jerne, l'orgueilleuse fille d'un paysan, était la plus acharnée. Chaque fois qu'elle le rencontrait, elle lui disait : 
- Ôte-toi de mon chemin, tu es si laid que tu me rends malade !
Une fois, Petit-Dé, qui n'avait vendu qu'un seul chapeau de paille, se sentit fort mélancolique. C'était bien tard et il devait rapporter toute sa marchandise à la maison. La route était longue et la charge pesait lourdement sur sa bosse. Il déposa son fardeau au pied d'une colline et, vaincu par la fatigue, s'étendit dans l'herbe. Le sommeil le gagna alors qu'il regardait tristement la lune. Mais à peine avait-il fermé ses paupières que des voix mélodieuses se firent entendre, pareilles aux sons de la harpe. D'où provenait ce chant si doux ? Il semblait sortir dé la colline et Petit-Dé perçut nettement, à deux reprises, ces mots : "Lune d'or sur les vagues" d'argent...  II se leva et prêta l'oreille, partagé entre l'étonnement et la crainte. "Bien sûr, pensa-t-il, je me suis adossé à la colline aux elfes, et comme il est minuit, les lutins dansent leur ronde. "
Un instant après, la mélodie retentit de nouveau. "N'en savent-ils pas plus long ?" se dit Petit-Dé qui était tout oreilles. Puis il se mit à chanter doucement avec eux :
- Lune d'or sur les vagues d'argent.
Et il poursuivit avec ferveur alors que le chœur souterrain s'interrompait :
-Belle, tu vogues au firmament.
La colline devint tout à coup silencieuse. Les brins d'herbe et les feuilles s'immobilisèrent. On eût dit que les elfes, surpris, retenaient leur souffle. Puis une trappe, dissimulée sous la verdure, grinça et livra passage aux lutins qui, jolis comme des angelots, dansaient, chuchotaient, pépiaient. Frappant des mains, ils entourèrent Petit-Dé en poussant des cris de joie : 
- Grâce à toi, le chant est maintenant deux fois plus long et mille fois plus beau !
Et sans qu'il pût se défendre, ils l'entraînèrent à l'intérieur de la colline. 
- Laisse-nous t'examiner, lui dirent-ils en riant. Qu'as-tu là pour une bosse ? Une, deux, trois : la voilà partie. Que portes-tu là pour un habit déchiré ? Une, deux, trois : te voici revêtu d'un pourpoint resplendissant. Tu ne possèdes qu'une misérable chaumière dans le val d'Acherloo ? Une, deux, trois : voici pour toi une jolie maisonnette avec une vache et un petit chien joueur qui t'accueillera en aboyant. 
Pour finir, ils entonnèrent encore une fois leur fameux refrain. Petit-Dé se mit à bâiller. Mais comme il ne voulait pas s'assoupir et être contraint de rester dans la colline aux elfes, il se secoua... et s'éveilla. Car il s'était endormi et avait rêvé toutes ces merveilles.
Le soleil était déjà haut dans le ciel quand Petit-Dé ouvrit les yeux. Une larme de regret
lui coula le long de la joue. Mais c'était si beau, même en rêve, d'être débarrassé de sa bosse qu'il se sentit, malgré tout, frais et dispos. Il abaissa son regard et, à sa grande surprise, se vit revêtu du splendide, pourpoint que les elfes lui avaient donné. Il se tâta le dos : ô miracle! sa bosse avait disparu. Eperdu de reconnaissance, le jeune homme s'écria :
- Merci du fond du cœur, chers petits lutins !
 Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit que les elfes avaient transformé le vannier, et chacun trouva que l'heureux Petit-Dé avait mérité ce bonheur. Seule Jerne, l'orgueilleuse, ne partagea pas la joie générale. Jaune d'envie, elle affirma : 
- Le drôle a menti, c'est le diable qui lui est venu en aide ; j'irai le dire aux elfes. 
Vers minuit, elle se glissa près de la colline et attendit avec impatience la ronde des lutins. Les elfes chantaient, comme la veille :
- Lune d'or sur les vagues d'argent, Lune d'or sur les vagues d'argent.
Jerne unit sa voix aux leurs, puis ajouta :
- Mais je crois que Petit-Dé ment.
- Qui trouble notre chant ?  s'écrièrent les elfes.
Quittant aussitôt la colline, ils entourèrent la méchante Jerne. Mais cette fois, ce n'était plus une ronde joyeuse. Sans lui laisser le temps de s'expliquer, ils entraînèrent la jalouse dans leur demeure souterraine. La bosse était dans un bocal de verre. Ils la prirent et la fixèrent dans le dos de Jerne, entre les épaules. Puis ils poussèrent la jeune fille vers la porte et la chassèrent. Et c'est en pleurant amèrement qu'elle rentra à la maison.
Dès lors, Petit-Dé fit de bonnes affaires. Tout le monde l'aimait. Au cours de ses tournées, quand il allait de porte en porte, offrant ses paniers et ses chapeaux, et qu'il passait chez Jerne, il la consolait en disant :
- Prends patience ! Je t'apprendrai un jour un beau refrain afin que les elfes aient pitié de toi et te délivrent de ta bosse.

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Conte d'Irlande
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