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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


mercredi 23 novembre 2011

L'heureuse famille


La plus grande feuille dans ce pays est certainement la feuille de bardane. Si on la tient devant son petit estomac, on croit avoir un véritable tablier et si, les jours de pluie, on la pose sur sa tête, elle vaut presque un parapluie, tant elle est immense. Jamais une bardane ne pousse isolée ; où il y en a une, il y en a beaucoup d'autres et c'est une nourriture véritablement délicieuse pour les escargots. Je parle des grands escargots blancs que les gens distingués faisaient autrefois préparer en fricassée.
Il y avait un vieux château où l'on ne mangeait plus d'escargots, ils avaient presque disparu, mais la bardane, elle, était plus vivace que jamais, elle envahissait les allées et les plates-bandes ; on ne pouvait en venir à bout, c'était une vraie forêt. De-ci, de-là s'élevait un prunier ou un pommier, sans lesquels on n'aurait jamais cru que ceci avait été un jardin. Tout était bardane ... et là-dedans vivaient les deux derniers et très vieux escargots.
Ils ne savaient pas eux-mêmes quel âge ils pouvaient avoir, mais ils se souvenaient qu'ils avaient été très nombreux, qu'ils étaient d'une espèce venue de l'étranger, et que c'est pour eux que toute la forêt avait été plantée. Ils n'en étaient jamais sortis, mais ils savaient qu'il y avait dans le monde quelque chose qui s'appelait "le château", où l'on était apporté pour être cuit, ce qui avait pour effet de vous faire devenir tout noir, puis on était posé sur un plat d'argent, sans que l'on puisse savoir ce qui arrivait par la suite. Etre cuit, devenir tout noir et couché sur un plat d'argent, ils ne s'imaginaient pas ce que cela pouvait être, mais ce devait être très agréable et supérieurement distingué.
Ni la taupe, ni le crapaud, ni le ver de terre interrogés, ne pouvaient donner là-dessus le moindre renseignement, aucun d'eux n'avait été cuit.
Les vieux escargots blancs savaient qu'ils étaient les plus nobles de tous, la forêt existait à leur usage unique et le château était là afin qu'ils puissent être cuits et mis sur un plat d'argent.
Ils vivaient très solitaires, mais heureux et comme ils n'avaient pas d'enfants, ils avaient recueilli un petit colimaçon tout ordinaire, qu'ils élevaient comme s'il était leur propre fils. Le petit ne grandissait guère parce qu'il était d'une espèce très vulgaire.
Un jour, une forte pluie tomba.
- Ecoutez comme ça tape sur les feuilles de bardane ! dit le père.
- Et les gouttes transpercent tout, dit la mère. Il y en a qui descendent même le long des tiges. Tout va être mouillé. Quelle chance d'avoir chacun une bonne maison et le petit aussi. On a fait plus pour nous que pour toutes les autres créatures, on voit bien que nous sommes les maîtres du monde ! Dès notre naissance, nous avons notre propre maison et la forêt de bardanes semée pour notre usage. Je me demande ce qu'il y a au-delà.
- Il n'y a rien au-delà, dit le père. Nulle part, on pourrait être mieux que chez nous et je n'ai rien à désirer.
- Si, dit la mère, je voudrais être portée au château, être cuite et mise sur un plat d'argent. Tous nos ancêtres l'ont été et, crois-moi, ce doit être quelque chose d'extraordinaire.
- Le château est sans doute écroulé, dit le père, ou bien la forêt a poussé par-dessus, et les hommes n'ont plus pu en sortir. Du reste, il n'y a rien d'urgent à le savoir. Mais tu es toujours si agitée et le petit commence à l'être aussi - ne grimpe-t-il pas depuis trois jours le long de cette tige ?
- Ne le gronde pas, dit la mère, il grimpe si prudemment ; tu verras, nous en aurons de la satisfaction, et nous autres vieux n'avons pas d'autre raison d'exister. Mais une chose me préoccupe : comment lui trouver une femme ? Crois-tu que, au loin dans la forêt, on trouverait encore une jeune fille de notre race ?
- Oh ! des limaces noires, ça je crois qu'il y en a encore, mais sans coquille et vulgaires ! Et avec ça, elles ont des prétentions. Nous pourrions en parler aux fourmis qui courent de tous les côtés, comme si elles avaient quelque chose à faire. Peut-être qu'elles connaîtraient une femme pour notre petit ?
- Je connais la plus belle des belles, dit la fourmi, mais je crains qu'elle ne fasse pas l'affaire ; c'est une reine !
- Qu'est-ce que ça fait, dit le père, a-t-elle une "maison" ?
- Un château qu'elle a, dit la fourmi, un merveilleux château de fourmis, avec sept cents couloirs.
- Merci bien, dit la mère, notre fils n'ira pas dans une fourmilière. Si vous n'avez rien de mieux à nous offrir, nous nous adresserons aux moustiques blancs ; ils volent de tous côtés sous la pluie et dans le soleil et connaissent la forêt.
- Nous avons une femme pour lui, susurrèrent les moustiques. A cent pas humains d'ici se tient, sur un groseillier, une petite fille escargot à coquille qui est là toute seule et en âge de se marier.
- Qu'elle vienne vers lui, dit le père ; il possède une forêt de bardanes, elle n'a qu'un simple buisson ...
Alors les moustiques allèrent chercher la petite jeune fille escargot. On l'attendit huit jours, ce qui prouve qu'elle était bien de leur race.
Ensuite, la noce eut lieu. Six vers luisants étincelèrent de leur mieux. Du reste, tout se passa très calmement, le vieux ménage escargots ne supportant ni la bombance, ni le chahut. Maman escargot tint un émouvant discours - le père était trop ému -, et c'est toute la forêt de bardanes que le jeune ménage reçut en dot, les parents disant, comme ils l'avaient toujours dit, que c'était là ce qu'il y avait de meilleur au monde, et que si les jeunes vivaient dans l'honnêteté et la droiture et se multipliaient, eux et leurs enfants auraient un jour l'honneur d'être portés au château, cuits et mis sur un plat d'argent.
Après ce discours, les vieux rentrèrent dans leur coquille et n'en sortirent plus jamais. Ils dormaient. Le jeune couple régna sur la forêt et eut une grande descendance, mais ils ne furent jamais cuits et ils n'eurent jamais l'honneur du plat d'argent. Ils en conclurent que le château s'était écroulé, que tous les hommes sur la terre étaient morts.
La pluie battait sur les feuilles de bardane pour leur offrir un concert de tambours, le soleil brillait afin de donner une belle couleur aux feuilles de bardane.
Ils en étaient très heureux, oui, toute la famille vivait heureuse.

***
Hans Christian Andersen

lundi 21 novembre 2011

Papotages d'enfants


Dans la maison d'un marchand, de nombreux enfants se réunirent un jour, des enfants de familles riches, des enfants de familles nobles. Monsieur le marchand avait réussi; c'était un homme érudit puisque jadis, il était entré à l'Université. Son père qui avait commencé comme simple commerçant, mais honnête et entreprenant, lui avait fait lire des livres. Son commerce rapportait bien et le marchand faisait encore multiplier cette richesse. Il avait aussi bon cœur et la tête bien en place, mais de cela on parlait bien moins souvent que de sa grosse fortune. Se réunissaient chez lui des gens nobles, comme on dit, par leur titre, mais aussi par leur esprit, certains même par les deux à la fois mais d'autres ni par l'un ni par l'autre. En ce moment, une petite soirée d'enfants y avait lieu, on entendait des enfants papoter; et les enfants n'y vont pas par quatre chemins. Il y avait par exemple une petite fille très mignonne mais terriblement prétentieuse; c'étaient ses domestiques qui le lui avaient appris, pas ses parents qui étaient bien trop raisonnables pour cela. Son père était majordome, c'était une haute fonction et elle le savait bien.
- Je suis une enfant de majordome, se vantait-elle.
Elle pouvait aussi bien être la fille des Tartempion, on ne choisit pas ses parents. Elle raconta aux autres qu'elle était "noble" et affirma que celui qui n'était pas bien né n'arriverait jamais à rien dans la vie. On pouvait travailler avec assiduité, si l'on n'est pas bien né on n'arrivera à rien.
- Et ceux dont les noms se terminent par sen
, proclama-t-elle, ne pourront jamais réussir dans la vie. Devant tous ces sen et sen, il n'y a plus que poser ses mains sur les hanches et s'en tenir bien à l'écart !
Et aussitôt elle posa ses jolies petites mains à sa taille, les coudes bien pointus pour montrer aux autres comment il fallait traiter ces gens-là. Quels jolis bras avait-elle ! Une petite fille très charmante !
Or, la fille de monsieur le Marchand se mit en colère. C'est que son père s'appelait Madsen et c'est aussi, hélas! un nom en sen
; elle se gonfla et déclara avec fierté :
- Seulement mon père peut acheter pour cent écus d'or de friandises et les jeter dans la rue ! Et pas le tien !
- Ce n'est rien, mon père à moi, se vanta la fillette d'un rédacteur,, peut mettre ton père et ton père et tous les pères dans le journal ! Tout le monde a peur de lui, dit maman, car c'est mon père qui dirige le journal.
Et elle leva son petit nez comme si elle était une vraie princesse qui doit pointer son nez en l'air.
Par la porte entrouverte, un garçon pauvre regardait. Il était d'une famille si pauvre qu'il n'avait même pas le droit d'entrer dans la chambre. Il avait aidé la cuisinière à faire tourner la broche et, en récompense, on l'autorisait à présent à se placer pour un petit moment derrière la porte pour regarder ces enfants nobles, pour voir comme ils s'amusaient bien; c'était un grand honneur pour lui.
- Oh, si je pouvais être l'un d'eux ! soupira-t-il.
Puis il entendit ce qu'il s'y disait et cela suffit à lui faire baisser la tête. Chez lui, on n'avait pas un écu au fond du bahut, et on ne pouvait pas se permettre d'acheter les journaux et encore moins d'y écrire. Et le pire de tout : le nom de son père, et donc le sien aussi, se terminait par sen
, il n'arriverait donc jamais à rien dans la vie. Quelle triste affaire ! On ne pouvait pourtant pas dire qu'il n'était pas né, pas cela, il était bel et bien né, sinon il ne serait pas là.
Quelle soirée !
Quelques années plus tard, les enfants devinrent adultes. Une magnifique maison fut construite dans la ville. Dans cette maison, il y avait plein d'objets somptueux, tout le monde voulait les voir, même des gens qui n'habitaient pas la ville venaient pour les regarder. Devinez à quel enfant de notre histoire appartenait cette maison ? Et bien, la réponse est facile ... ou plutôt pas si facile que ça. Elle appartenait au pauvre garçon, parce qu'il était quand même devenu quelqu'un bien que son nom se terminât en sen
, il s'appelait Thorvaldsen. Et les trois autres enfants ? Ces enfants remplis d'orgueil pour leur titre, l'argent ou l'esprit ? Ils n'avaient rien à s'envier les uns aux autres, ils étaient égaux ... et comme ils avaient un bon fond, ils devinrent de bons et braves adultes. Et ce qu'ils avaient pensé et dit autrefois n'était que ... papotage d'enfants. 

***
Hans Christian Andersen

samedi 19 novembre 2011

Le lac de Diane

Viviane reçut son ami avec beaucoup de tendresse, si bien qu'il en tomba plus amoureux encore, si la chose se pouvait. Ayant pris la peine de lui expliquer la plupart de ses jeux, c'était elle maintenant qui lisait dans ses yeux et dans sa pensée, de telle façon qu'il n'eût jamais aucun secret pour elle. 
Un après-midi qu'ils se promenaient tous deux dans la forêt, Merlin conduisit Viviane au lac de Diane. Il lui fit remarquer une tombe, en marbre, où l'on voyait en lettres d'or ces mots : Ci-gît Faunus, l'ami de Diane.
Puis  il lui conta cette histoire :  Faunus aimait loyalement Diane, la déesse des bois. Hélas ! celle-ci lui préféra Félix et elle n hésita point, un jour que Faunus blessé voulut se baigner dans l'eau enchantée qui se trouvait alors à la place même de la tombe, à faire renverser une pierre sur lui, celle-la même qui fermait à présent le tombeau, où gisait écrasé le pauvre Faunus. Alors Félix, indigné par l'acte criminel de Diane, la prit par sa tresse, et lui coupa la tête de son épée.
- Et qu'est donc devenu le manoir que Diane avait fait bâtir ? demanda Viviane, après un grand moment de silence.
- Le père de Faunus le détruisit dès qu'il connut la mort de son fils.
Or, devinez quelle idée vint brusquement à Viviane ? Elle émit le désir d'avoir un manoir aussi beau et aussi riche que celui de Diane.
Et aussitôt, pour lui complaire, Merlin faisait jaillir, à la place du lac, un château, si merveilleux qu'il ne s'en trouvait point de semblable dans toute la Petite Bretagne.
- C'est votre manoir, ma mie, lui dit-il. Jamais personne ne le verra qui ne soit de votre maison, car il est invisible pour tout autre et aux yeux de tous, il n'y a là que de l'eau. Si, par envie ou par traîtrise, quelqu'un de vos gens révélait le secret, aussitôt le château disparaîtrait pour lui, et il se noierait en y croyant entrer.
- Mon Dieu ! fit Viviane éblouie, jamais on n'entendit parler d'une demeure plus secrète et plus belle.
A la voir si heureuse s'augmenta encore la joie de Merlin, qui lui apprit plusieurs autres enchantements, au point qu'il devint d'une imprudence folle.
- Beau Sire, lui dit-elle, un jour, il y a encore une chose que je voudrais savoir. C'est comment je pourrais enserrer  un homme sans tours, sans murs, sans fers, de manière qu'il ne pût jamais s’échapper sans mon consentement...
Merlin qui lisait dans sa pensée, répondit :
- Ma belle amie, de grâce, ne me demandez plus rien. Vous voulez m'enfermer ici pour toujours, et je vous aime si fort qu'il me faudra faire votre volonté.
Viviane lui sourit tendrement
- Je n'ai sans vous ni joie ni biens, dit-elle et j'attends tout de vous. Puisque je vous aime autant que vous m'aimez, ne devez-vous pas faire ma volonté et moi la vôtre ?
- La prochaine fois que je viendrai vous voir, je vous enseignerai ce que vous désirez.
Il y avait obligation pour Merlin de retourner, à présent, au royaume de Logres, auprès du roi Artus qui réunissait beaucoup de monde, à Carduel, au moment de Noël.

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Laurence Camiglieri
D'après les "Légendes des Chevaliers de la Table Ronde"
Aux Éditions Nathan

vendredi 18 novembre 2011

Les nains magiques - 2

Il y avait une fois une pauvre servante qui était active et propre ; elle balayait tous les jours la maison et poussait les ordures dans la rue devant la porte. Un matin, en se mettant à l'ouvrage, elle trouva une lettre par terre; comme elle ne savait pas lire, elle posa son balai dans un coin et porta la lettre à ses maîtres : c'était une invitation de la part des nains magiques, qui la priaient d'être marraine d'un de leurs enfants. Elle ne savait que décider; enfin, après beaucoup d'hésitations, comme on lui dit qu'il était dangereux de refuser, elle accepta.
Trois nains vinrent la chercher et la conduisirent dans une caverne de la montagne, où ils demeuraient. Tout y était d'une extrême petitesse, mais si joli et si mignon qu'on ne saurait dire combien. L'accouchée était dans un lit d'ébène incrusté de perles, avec des couvertures brodées d'or; le berceau de l'enfant était en ivoire et sa baignoire en or massif. Après le baptême, la servante voulait retourner tout de suite chez ses maîtres, mais les nains la prièrent instamment de rester trois jours avec eux. Elle les passa en joie et en fêtes, car ces petits êtres lui faisaient le plus charmant accueil.
Au bout de trois jours, comme elle voulut absolument s'en retourner, ils lui remplirent ses poches d'or et la conduisirent jusqu'à la sortie de leur souterrain. En arrivant chez ses maîtres, elle se remit à son travail ordinaire et reprit son balai au coin même où elle l'avait laissé. Mais il sortit de la maison des étrangers qui lui demandèrent qui elle était et ce qu'elle voulait. Elle apprit alors qu'elle n'était pas restée trois jours, comme elle le croyait, mais sept ans entiers chez les nains, et que pendant ce temps-là ses maîtres étaient morts.
Un jour les nains prirent à une femme son enfant au berceau, et mirent à la place un petit monstre qui avait une grosse tête et des yeux fixes, et qui voulait sans cesse à manger et à boire. La pauvre mère alla demander conseil à sa voisine. Celle-ci lui dit qu'il fallait porter le petit monstre dans la cuisine, le poser sur le foyer, allumer du feu à côté, et faire bouillir de l'eau dans deux coquilles d'œuf; cela ferait rire le monstre, et si une fois il riait, il serait obligé de partir.
La femme fit ce que sa voisine lui avait dit. Dès qu'il vit les coquilles d'œuf pleines d'eau sur le feu, le monstre s'écria :
Je n'avais jamais vu, quoique je sois bien vieux,
Faire bouillir de l'eau dans des coquilles d’œufs.
Et il partit d'un éclat de rire. Aussitôt il survint une foule de nains qui rapportèrent l'enfant véritable, le déposèrent dans la cheminée et reprirent leur monstre avec eux.

***
Conte de Grimm

jeudi 17 novembre 2011

Le papillon

Le papillon veut se marier et, comme vous le pensez bien, il prétend choisir une fleur jolie entre toutes les fleurs. Elles sont en grand nombre et le choix dans une telle quantité est embarrassant. Le papillon vole tout droit vers les pâquerettes. C'est une petite fleur que les Français nomment aussi marguerite. Lorsque les amoureux arrachent ses feuilles, à chaque feuille arrachée ils demandent :
- M'aime-t-il ou m'aime-t-elle un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout ? 

La réponse de la dernière feuille est la bonne. Le papillon l'interroge :
- Chère dame Marguerite, dit-il, vous êtes la plus avisée de toutes les fleurs. Dites-moi, je vous prie, si je dois épouser celle-ci ou celle-là.
La marguerite ne daigna pas lui répondre. Elle était mécontente de ce qu'il l'avait appelée dame, alors qu'elle était encore demoiselle, ce qui n'est pas du tout la même chose. Il renouvela deux fois sa question, et, lorsqu'il vit qu'elle gardait le silence, il partit pour aller faire sa cour ailleurs. On était aux premiers jours du printemps. Les crocus et les perce-neige fleurissaient à l'entour.
- Jolies, charmantes fleurettes ! dit le papillon, mais elles ont encore un peu trop la tournure de pensionnaires. 

Comme les très jeunes gens, il regardait de préférence les personnes plus âgées que lui.
Il s'envola vers les anémones ; il les trouva un peu trop amères à son goût. Les violettes lui parurent trop sentimentales. La fleur de tilleul était trop petite et, de plus, elle avait une trop nombreuse parenté. La fleur de pommier rivalisait avec la rose, mais elle s'ouvrait aujourd'hui pour périr demain, et tombait au premier souffle du vent; un mariage avec un être si délicat durerait trop peu de temps. La fleur des pois lui plut entre toutes ; elle est blanche et rouge, fraîche et gracieuse ; elle a beaucoup de distinction et, en même temps, elle est bonne ménagère et ne dédaigne pas les soins domestiques. Il allait lui adresser sa demande, lorsqu'il aperçut près d'elle une cosse à l'extrémité de laquelle pendait une fleur desséchée :
- Qu'est-ce cela ? fit-il.
- C'est ma sœur, répondit Fleur des Pois.
- Vraiment, et vous serez un jour comme cela ! s'écria le papillon qui s'enfuit.
Le chèvrefeuille penchait ses branches en dehors d'une haie ; il y avait là une quantité de filles toutes pareilles, avec de longues figures au teint jaune.
- A coup sûr, pensa le papillon, il était impossible d'aimer cela.
Le printemps passa, et l'été après le printemps. On était à l'automne, et le papillon n'avait pu se décider encore. Les fleurs étalaient maintenant leurs robes les plus éclatantes ; en vain, car elles n'avaient plus le parfum de la jeunesse. C'est surtout à ce frais parfum que sont sensibles les cœurs qui ne sont plus jeunes ; et il y en avait fort peu, il faut l'avouer, dans les dahlias et dans les chrysanthèmes. 

Aussi le papillon se tourna-t-il en dernier recours vers la menthe. Cette plante ne fleurit pas, mais on peut dire qu'elle est fleur tout entière, tant elle est parfumée de la tête au pied ; chacune de ses feuilles vaut une fleur, pour les senteurs qu'elle répand dans l'air. "C'est ce qu'il me faut, se dit le papillon ; je l'épouse." Et il fit sa déclaration.
La menthe demeura silencieuse et guindée, en l'écoutant. A la fin elle dit :
- Je vous offre mon amitié, s'il vous plaît, mais rien de plus. Je suis vieille, et vous n'êtes plus jeune. Nous pouvons fort bien vivre l'un pour l'autre ; mais quant à nous marier ... sachons à notre âge éviter le ridicule.
C'est ainsi qu'il arriva que le papillon n'épousa personne. Il avait été trop long à faire son choix, et c'est une mauvaise méthode. Il devint donc ce que nous appelons un vieux garçon.
L'automne touchait à sa fin ; le temps était sombre, et il pleuvait. Le vent froid soufflait sur le dos des vieux saules au point de les faire craquer. Il n'était pas bon vraiment de se trouver dehors par ce temps-là ; aussi le papillon ne vivait-il plus en plein air. Il avait par fortune rencontré un asile, une chambre bien chauffée où régnait la température de l'été. Il y eût pu vivre assez bien, mais il se dit : "Ce n'est pas tout de vivre ; encore faut-il la liberté, un rayon de soleil et une petite fleur." Il vola vers la fenêtre et se heurta à la vitre. On l'aperçut, on l'admira, on le captura et on le ficha dans la boîte aux curiosités. "Me voici sur une tige comme les fleurs, se dit le papillon. Certainement, ce n'est pas très agréable ; mais enfin on est casé : cela ressemble au mariage." Il se consolait jusqu'à un certain point avec cette pensée. "C'est une pauvre consolation ", murmurèrent railleusement quelques plantes qui étaient là dans des pots pour égayer la chambre. "Il n'y a rien à attendre de ces plantes bien installées dans leurs pots, se dit le papillon ; elles sont trop à leur aise pour être humaines."


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Hans Christian Andersen

mercredi 16 novembre 2011

La malle volante





Il était une fois un marchand, si riche qu'il eût pu paver toute la rue et presque une petite ruelle encore en pièces d'argent, mais il ne le faisait pas. Il savait employer autrement sa fortune et s'il dépensait un skilling, c'est qu'il savait gagner un daler. Voilà quelle sorte du marchand c'était - et puis, il mourut.

Son fils hérita de tout cet argent et il mena joyeuse vie; il allait chaque nuit au bal masqué, confectionnait des cerfs-volants avec des riksdalers de papier, et faisait des ricochets sur la mer avec des pièces d'or à la place de pierres plates. A ce train, l'argent filait vite... A la fin, le garçon ne possédait plus que quatre shillings et ses seuls vêtements étaient une paire de pantoufles et une vieille robe de chambre.
Ses amis l'abandonnèrent puisqu'il ne pouvait plus se promener avec eux dans la rue. Mais l'un d'entre eux, qui était bon, lui envoya une vieille malle en lui disant : Fais tes paquets !
C'était vite dit, il n'avait rien à mettre dans la malle. Alors, il s'y mit lui-même.
Quelle drôle de malle ! Si on appuyait sur la serrure, elle pouvait voler.
C'est ce qu'elle fit, et pfut ! elle s'envola avec lui à travers la cheminée, très haut, au-dessus des nuages, de plus en plus loin. Le fond craquait, notre homme craignait qu'il ne se brise en morceaux, il aurait fait une belle culbute ! Grand Dieu ! ... et puis, il arriva au pays des Turcs. Il cacha la malle dans la forêt, sous des feuilles sèches.
- Quand nous étions parmi les rameaux verts, soupiraient-elles, on peut dire : C'était la belle vie. C'était matin et soir thé de diamants - la rosée - toute la journée le soleil quand il brillait - et les oiseaux pour nous raconter des histoires. Et nous nous sentions riches ! Les arbres à feuillages n'étaient vêtus que l'été. Nous, nous avions les moyens d'être habillées de vert été comme hiver. Mais les bûcherons sont venus et ça a été la grande révolution: notre famille fut dispersée.
Notre père le tronc fut placé comme grand mât sur un splendide navire qui pouvait faire le tour du monde, s'il le voulait; les autres branches furent utilisées ailleurs, et notre sort, à nous, est maintenant d'allumer les lumières pour les gens du commun. C'est pourquoi nous, gens de qualité, avons échoué à la cuisine.
- Mon histoire est toute différente, dit la marmite. Depuis que je suis venue au monde, on m'a récurée et fait bouillir tant de fois ! Je pourvois au substantiel et suis réellement la personne la plus importante de la maison. Ma seule joie c'est, après le repas, de m'étendre propre et récurée sur une planche et de tenir la conversation avec les camarades. Mais à l'exception du seau d'eau qui, de temps en temps, descend dans la cour, nous vivons très renfermés. Notre seul agent d'information est le panier à provisions, mais il parle avec tant d'agitation du gouvernement et du peuple ! 
- Oui, l'autre jour, un vieux pot, effrayé de l'entendre, est tombé et s'est cassé en mille morceaux - il a des idées terriblement avancées, vous savez !
- Tu parles trop, dit le briquet. Son acier frappa la pierre à fusil qui lança des étincelles. Tâchons plutôt de passer une soirée un peu gaie.
- Oui, dirent les allumettes. Cherchons qui sont, ici, les gens du plus haut rang. 
- Non, je n'aime pas à parler de moi, dit le pot de terre, ayons une soirée de simple causerie. Je commencerai. Racontons quelque chose que chacun a vécu, c'est bien facile et si amusant.
- Au bord de la Baltique, sous les hêtres danois ...
- Quel charmant début ! interrompirent les assiettes. Nous sentons que nous baignerons cette histoire !
- Oui, j'ai passé là ma jeunesse dans une paisible famille. Les meubles étaient cirés, les parquets lavés, les rideaux changés tous les quinze jours.
- Comme vous racontez d'une manière intéressante ! dit le balai à poussière. On se rend compte tout de suite que c'est une femme qui parle ; il y a quelque chose de si propre dans votre récit.
- Oui, ça se sent, dit le seau d'eau. Et, de plaisir, il fit un petit bond et l'on entendit "platch" sur le parquet.
Le pot de terre continua son récit dont la fin était aussi bonne que le commencement. Les assiettes s'entrechoquaient d'admiration, et le balai prit un peu de persil et en couronna le pot parce qu'il savait que cela vexerait les autres, et aussi parce qu'il pensait : "Si je le couronne aujourd'hui, il me couronnera demain.
- Maintenant, je vais danser pour vous, dit la pincette.
Et elle dansa. Grand Dieu ! comme elle savait lancer la jambe ! La vieille garniture de chaise, dans le coin, craqua d'intérêt devant ce spectacle.
- Est-ce que je serai couronnée ? demanda la pincette. Et elle le fut.
- Comme elle est vulgaire, pensèrent les allumettes.
C'était au tour de la bouilloire à thé de chanter, mais elle prétendait avoir un rhume et ne pouvoir chanter qu'au moment de bouillir. Ce n'était qu'une poseuse qui ne voulait se produire que sur la table des maîtres.
Sur la fenêtre, il y avait une vieille plume dont la servante se servait pour écrire. Elle n'avait rien de remarquable sinon qu'elle avait été plongée trop profondément dans l'encrier ce dont elle tirait grande vanité.
- Si la bouilloire à thé ne veut pas chanter, dit-elle, elle n'a qu'à s'abstenir. Il y a là dehors, dans une cage, un rossignol. Lui sait chanter quoiqu'il n'ait jamais appris. Il nous suffira pour ce soir.
- Je trouve fort inconvenant, dit la bouilloire qui était la cantatrice de la cuisine, qu'un oiseau étranger se produise ici. Est-ce patriotique ? J'en fais juge le panier à provisions.
- Je suis vexé, dit le panier à provisions, plus que vous ne le pensez peut-être ! Est-ce une manière convenable de passer la soirée ? Ne vaudrait-il pas mieux réformer toute la maison, mettre chacun à sa place! je dirigerais le mouvement. Ce serait autre chose.
- Oui, faisons du chahut ! s'écrièrent-ils tous.
A cet instant, la porte s'ouvrit, la servante entra. Tous devinrent muets. Personne ne broncha plus, mais il n'y avait pas un seul petit pot qui ne fut conscient de ses possibilités et de sa distinction.
- Si j'avais voulu, pensaient-ils tous, cela aurait vraiment pu être une soirée très gaie.
La servante prit les allumettes et les gratta. Comme elles crépitaient et flambaient !
- Maintenant, tout le monde voit bien que nous sommes les premières. Quel éclat ! Quelle lumière
Ayant dit, elles s'éteignirent.

- Quel charmant conte, dit la reine. je croyais être à la cuisine avec les allumettes. Oui, tu auras notre fille.
- Bien sûr, dit le roi, tu auras notre fille lundi.
Ils le tutoyaient déjà puisqu'il devait entrer dans la famille.
Le mariage fut fixé. La veille au soir toute la ville fut illuminée, les petits pains mollets et les croquignoles volaient de tous côtés, les gamins des rues se tenaient sur la pointe des pieds, criaient "Bravo! " et sifflaient dans leurs doigts. Une belle soirée !
- Il faut aussi que je fasse quelque chose de bien, pensa le fils du marchand.
Il acheta des raquettes, des fusées, des pétards et tous les feux d'artifices imaginables. Il les mit dans sa malle et s'envola dans les airs.
Pfutt ! Quelles gerbes et quels crépitements tombaient du ciel !
Tous les Turcs sautaient en l'air, leurs pantoufles volant par-dessus leurs oreilles. Ils n'avaient jamais rien vu de si beau. Ils étaient bien persuadés que c'était le dieu des Turcs lui-même qui allait épouser la princesse.
Aussitôt que le fils du marchand fut redescendu dans la forêt, il se dit :
- Je vais aller en ville pour savoir comment tout s'est passé en bas, et ce qu'on a pensé de mon feu d'artifice.
Et c'était assez naturel qu'il fût curieux de le savoir. Non ce que les gens pouvaient en dire ! chacun avait vu la chose à sa façon, mais tous l'avaient vivement appréciée.
- J'ai vu le dieu des Turcs en personne, disait l'un, il avait des yeux brillants comme, des étoiles et une barbe comme l'écume de la mer.
- Il portait un manteau de feu, disait l'autre, les anges les plus ravissants montraient leur tête dans ses plis. Tout cela était fort agréable ! - et le lendemain, le mariage devait avoir lieu.
Il retourna dans la forêt pour remonter dans sa malle. Où était-elle donc ? Elle avait brûlé ; une étincelle du feu d'artifice y avait mis le feu et la malle était en cendres. Il ne pouvait plus voler, il ne pouvait plus se présenter devant sa fiancée.
Elle l'attendit toute la journée sur le toit de son palais. Elle l'y attend encore, tandis que lui court le monde en racontant des histoires, mais elles ne sont plus aussi amusantes que celle des allumettes.

***
Hans Christian Andersen

mardi 15 novembre 2011

Le dragon a plusieurs têtes

 
Un envoyé du Grand Seigneur
Préférait, dit l'histoire, un jour chez l'Empereur,
Les forces de son maître à celles de l'Empire.
Un Allemand se mit à dire :
" Notre prince a des dépendants
Qui, de leur chef, sont si puissants
Que chacun d'eux pourrait soudoyer une armée. "
Le chiaoux, homme de sens,
Lui dit : " Je sais par renommée
Ce que chaque Électeur peut de monde fournir ;
Et cela me fait souvenir
D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
J'étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer
Les cent têtes d'une Hydre au travers d'une haie.
Mon sang commence à se glacer ;
Et je crois qu'à moins on s'effraie.
Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal :
Jamais le corps de l'animal
Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.
Je rêvais à cette aventure,
Quand un autre dragon, qui n'avait qu'un seul chef,
Et bien plus d'une queue, à passer se présente.
Me voilà saisi derechef
D'étonnement et d'épouvante.

Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi :
Rien ne les empêcha ; l'un fit chemin à l'autre. Je soutiens qu'il en est ainsi
De votre empereur et du nôtre. " 
 
***
Fables de Jean de la Fontaine

lundi 14 novembre 2011

Les nains magiques- 1

Il était un cordonnier qui, par suite de malheurs, était devenu si pauvre, qu'il ne lui restait plus de cuir que pour une seule paire de souliers. Le soir il le tailla afin de faire les souliers le lendemain matin ; puis, comme il avait une bonne conscience, il se coucha tranquillement, fit sa prière et s'endormit. Le lendemain, à son lever, il allait se mettre au travail, quand il trouva la paire de souliers toute faite sur sa table. Grande fut sa surprise; il ne savait ce que cela voulait dire. Il prit les souliers et les considéra de tous côtés; ils étaient si bien faits qu'ils n'y avait pas un seul point de manqué; c'était un vrai chef-d'œuvre.
Il entra dans la boutique un chaland, auquel ces souliers plurent tant qu'il les paya plus cher que de coutume, et qu'avec cet argent le cordonnier put se procurer du cuir pour deux autres paires. Il le tailla le soir même et s'apprêtait à y travailler le lendemain matin, quand il les trouva tout faits à son réveil ; et cette fois encore les chalands ne manquèrent pas, et, avec l'argent qu'il en tira, il put acheter du cuir pour quatre autres paires. Le lendemain matin, les quatre paires étaient prêtes, et enfin tout ce qu'il taillait le soir était toujours terminé le matin suivant; de façon qu'il trouva l'aisance et devint presque riche.
Un soir, aux environs de Noël, comme il venait de tailler son cuir et qu'il allait se coucher, il dit à sa femme :
- Si nous veillions cette nuit pour voir ceux qui nous aident ainsi ?
La femme y consentit, et, laissant une chandelle allumée, ils se cachèrent dans la garde-robe, derrière les vêtements accrochés, et, attendirent. Quand minuit sonna, deux jolis petits nains tout nus entrèrent dans la chambre, se placèrent à l'établi du cordonnier, et, prenant le cuir taillé dans leurs petites mains, se mirent à piquer, à coudre abattre avec tant d'adresse et de promptitude qu'on n'y pouvait rien comprendre. Ils travaillèrent sans relâche jusqu'à ce que l'ouvrage fut terminé, et alors ils disparurent tout d'un coup.
Le lendemain, la femme dit : 
- Ces petits nains nous ont enrichis ; il faut nous montrer reconnaissants. Ils doivent mourir de froid, à courir ainsi tout nus sans rien sur le corps. Sais-tu? je vais leur coudre à chacun chemise, habit, veste et culotte et leur tricotter une paire de bas ; toi, fais-leur à chacun une paire de souliers. 
L'homme approuva fort cet avis; et le soir, quand tout fut prêt, ils placèrent ces présents sur la table au lieu de cuir taillé, et se cachèrent encore pour voir comment les nains prendraient la chose. A minuit, ils arrivèrent, et ils allaient se mettre au travail, quand, au lieu du cuir, ils trouvèrent sur la table les jolis petits vêtements. Ils témoignèrent d'abord un étonnent qui bientôt fit place à une grande joie. Ils passèrent vivement les habits et se mirent à chanter :
Ne sommes-nous pas de jolis garçons ?
Adieu cuir, souliers et chaussons !
Puis ils commencèrent à danser et à sauter pardessus les chaises et les bancs, enfin, tout en dansant ils gagnèrent la porte.
A partir de ce moment, on ne les revit plus ; mais le cordonnier continua d'être heureux le reste de ses jours, et tout ce qu'il entreprenait lui tournait à bien.

***
Conte de Grimm

samedi 12 novembre 2011

Mariage d'Artus

Le sixième jour, ils partirent pour la Carmélide, où Guenièvre attendait Artus.
le jour du mariage, il y eut plus de joie que jamais en un jour de fête. La salle fut couverte de joncs, d'herbes vertes et de fleurs qui embaumaient. L'été débutait, et un vent chaud avait lustré le ciel qui débordait de soleil.
Guenièvre apparut aux yeux éblouis de tous, le visage découvert, ses cheveux blonds couronnés d'or et de pierreries, vêtue d'une robe lamée d'or, si longue qu’elle traînait à plus d'une demi-toise. En cortège, les fiancés, les rois et leur cour, les barons du royaume de Carmélide, les nobles et les bourgeois se rendirent à l’église pour la bénédiction nuptiale. Ensuite, tout ce monde fit bombance, après avoir entendu les ménestriers jouer du violon,  e la flûte et des chalumeaux, puis les chevaliers se divertirent à l'escrime et autres jeux, et tous dansèrent et prolongèrent ces plaisirs fort tard dans la nuit. Pas un convive n’oublia de sa vie une aussi belle journée.
Une semaine après, les rois Ban et Bohor prenaient congé d'Artus, qu'ils n'avaient pas quitté depuis qu'ils guerroyaient contre les Saines et regagnèrent leurs terres. Ils partirent en compagnie de Merlin et, ensemble, ils traversèrent la mer pour arriver en Petite Bretagne, où ils furent accueillis avec des transports d'allégresse.
Cependant, Merlin poursuivit son chemin pour aller voir Viviane, dans la forêt de Brocéliande.

***
Laurence Camiglieri
D'après les "Légendes des Chevaliers de la Table Ronde"
Aux Éditions Nathan

vendredi 11 novembre 2011

Le prince grenouille

Il était une fois, une jolie petite princesse, si belle que le soleil prenait plaisir à l'éclairer. Elle aimait s'amuser avec une balle d'or, elle s'amusait à la lancer et la rattraper.
Hors, un jour qu'elle jouait dans le jardin, la balle tomba dans la fontaine, où elle disparut.
La princesse très malheureuse, éclata en sanglots. Soudain, elle entendit une petite voix qui disait :
- Pourquoi pleures-tu ?
En regardant autour d'elle, la princesse vit une grenouille.
- J'ai perdu ma balle d'or au fond de l'eau, dit-elle en sanglotant.
- Que me donneras-tu si je te la rapporte ? demanda la grenouille.
- Tout ce que tu voudras, répondit la princesse..
- Alors, je voudrais que tu m'emmènes dans ton palais, que tu me laisses manger dans ton assiette, boire dans ton gobelet et dormir dans ton lit.
- Promis, dit-elle en se disant qu'elle ne risquait pas grand-chose, car une grenouille c'est fait pour vivre dans l'eau, pas dans un palais.
La grenouille plongea au fond de la fontaine, et lui rapporta sa balle. La princesse prit la balle sans même remercier la grenouille et courut vers le palais.....
- Eh ! lui cria la grenouille, tu oublies la promesse que tu m'as faite !
Le lendemain, alors qu'elle soupait avec le roi son père, on frappa à la porte du palais et une voix cria :
- Fille du roi, ouvre-moi !
La princesse alla ouvrir, et devenue toute pâle, referma précipitamment la porte.
- Qui est-ce ? demanda le roi.
La princesse lui raconta ce s'était passé.
- Il faut tenir ses promesses, dit le roi. Ouvre la porte mon enfant.
La princesse obéit, et la grenouille entra. En bondissant, la grenouille s'approcha de la princesse et lui ordonna:
- Mets-moi près de ton assiette !
Malgré sa répugnance, la princesse fut bien obligée de tenir sa promesse et de partager sa nourriture avec elle.
- Maintenant que j'ai bien mangé, je me sens fatiguée. Emporte-moi dans ton lit.
La princesse refusa de dormir avec la grenouille toute froide. Mais le roi son père, intervint sévèrement et lui dit :
- Tu as fait une promesse et tu dois la respecter !
Toutefois, lorsqu'elle fut seule dans sa chambre, elle posa la grenouille sur une chaise et elle alla se peletonner dans son lit, où elle s'endormit aussitôt......
A peine était-elle endormie que la grenouille sauta sur le lit et se glissa près d'elle, tout doucement, sans la réveiller.
Le lendemain matin, la princesse ouvrit les yeux, et que vit-elle ? Un prince assis sur une chaise, qui la regardait tendrement.
- Ne t'effraie pas, dit-il, une méchante sorcière m'avait changé en grenouille. Toi seule pouvais me libérer, mais il fallait que tu acceptes de m'héberger en tenant ta promesse pour déjouer le mauvais sort qu'elle m'avait jeté..
Le prince lui demanda de l'épouser, ce qu'elle accepta avec joie, car elle en était tombée amoureuse dès le premier instant où elle l'avait aperçu en s'éveillant ce matin-là. 

jeudi 10 novembre 2011

Cinq dans une cosse de pois

Il y avait cinq petits pois dans une cosse, ils étaient verts, la cosse était verte, ils croyaient que le monde entier était vert et c'était bien vrai-pour eux !
La cosse poussait, les pois grandissaient, se conformant à la taille de leur appartement, ils se tenaient droit dans le rang...
Le soleil brillait et chauffait la cosse, la pluie l'éclaircissant, il y faisait- tiède et agréable, clair le jour, sombre la nuit comme il sied, les pois devenaient toujours plus grands et plus réfléchis, assis là en rang, il fallait bien qu'ils s'occupent.
- Me faudra-t-il toujours rester fixé ici ? disaient-ils tous, pourvu que ce ne soit pas trop long, que je ne durcisse pas. N'y a-t-il pas au-dehors quelque chose, j'en ai comme un pressentiment.
Les semaines passèrent, les pois jaunirent, les cosses jaunirent.
- Le monde entier jaunit, disaient-ils.
Et ça, ils pouvaient le dire.
Soudain, il y eut une secousse sur la cosse, quelqu'un l'arrachait et la mettait dans une poche de veste avec plusieurs autres cosses pleines.
- On va ouvrir bientôt, pensaient-ils, et ils attendaient...
- Je voudrais bien savoir lequel de nous arrivera le plus loin, dit le plus petit pois. Nous serons bientôt fixés.
- A la grâce de Dieu! dit le plus gros.
Crac! voilà la cosse déchirée et tous les cinq roulèrent dehors au gai soleil dans la main d'un petit garçon qui les déclara bons pour son fusil de sureau, et il en mit un tout de suite dans son fusil... et tira.
- Me voilà parti dans le vaste monde cria le pois. M'attrape qui pourra... Et le voilà parti.
- Moi, dit le second, je vole jusqu'au soleil. Voilà un pois qui me convient... et le voilà parti.
- Je m'endors où je tombe, dirent les deux suivants, mais je roulerai sûrement encore. Ils roulèrent d'abord sur le parquet avant d'être placés dans le fusil.
- C'est nous qui irons le plus loin.
- Arrive que pourra, dit le dernier lorsqu'il fut tiré dans l'espace.
Il partit jusqu'à la vieille planche au-dessous de la fenêtre de la mansarde, juste dans une fente où il y avait de la mousse et de la terre molle - la mousse se referma sur lui et il resta là caché... mais Notre-Seigneur ne l'oubliait pas.
- Arrive que pourra, répétait-il.
Dans la mansarde habitait une pauvre femme qui le jour sortait pour nettoyer des poêles et même pour scier du bois à brûler et faire de gros ouvrages, car elle était forte et travailleuse, mais cela ne l'enrichissait guère. Dans la chambre sa fillette restait couchée, toute mince et maigriotte, elle gardait le lit depuis un an et semblait ne pouvoir ni vivre, ni mourir.
- Elle va rejoindre sa petite sœur, disait la femme. J'avais deux filles et bien du mal à pourvoir à leurs besoins alors le Bon Dieu a partagé avec moi, il en a pris une auprès de lui et maintenant 'e voudrais bien conserver l'autre, mais il ne veut peut-être pas qu'elles restent séparées, alors celle-ci va sans doute monter auprès de sa sœur.
Cependant la petite fille malade restait là, elle restait couchée, patiente et silencieuse tout le jour tandis que sa mère était dehors pour gagner un peu d'argent.
Un matin de bonne heure, au printemps, au moment où la mère allait partir à son travail, le soleil brillait gaiement à la petite fenêtre et sur le parquet, la petite fille malade regardait la vitre d'en bas.
- Qu'est-ce donc que cette verdure qui pointe vers le carreau ? Ça remue au vent.
La mère alla vers la fenêtre et l'entrouvrit.
- Tiens, dit-elle, c'est un petit pois qui a poussé là avec ses feuilles vertes. Comment est-il arrivé dans cette fente? Te voilà avec un petit jardin à regarder.
Le lit de la malade fut traîné plus près de la fenêtre pour qu'elle puisse voir le petit pois qui germait et la mère partit à son travail.
- Maman, je crois que je vais guérir, dit la petite fille le soir à sa mère. Le petit pois vient si bien, et moi je vais sans doute me porter bien aussi, me lever et sortir au soleil.
- Je le voudrais bien, dit la mère, mais elle ne le croyait pas.
Cependant, elle mit un petit tuteur près du germe qui avait donné de joyeuses pensées à son enfant afin qu'il ne soit pas brisé par le vent et elle attacha une ficelle à la planche d'un côté et en haut du chambranle de la fenêtre de l'autre, pour que la tige eût un support pour s'appuyer et s'enrouler à mesure qu'elle pousserait. Et c'est ce qu'elle fit, on la voyait s'allonger tous les jours.
- Non, voilà qu'elle fleurit ! s'écria la femme un matin.
Et elle-même se prit à espérer et même à croire que sa petite fille malade allait guérir. Il lui vint à l'esprit que dans les derniers temps la petite lui avait parlé avec plus d'animation, que ces derniers matins elle s'était assise dans son lit et avait regardé, les yeux rayonnants de plaisir, son petit potager d'un seul pois. La semaine suivante, elle put lever la malade pour la première fois et pendant plus d'une heure.
Elle était assise au soleil, la fenêtre ouverte, et là, dehors, une fleur de pois rose était éclose.
La petite fille pencha sa tête en avant et posa un baiser tout doucement sur les fins pétales. Ce jour-là, fut un jour de fête.
- C'est le Bon Dieu qui a lui-même planté ce pois et l'a fait pousser afin de te donner de l'espoir et de la joie, mon enfant bénie. Et à moi aussi, dit la mère tout heureuse.
Elle sourit à la fleur comme à un ange de Dieu.
Mais les autres pois? direz-vous, oui, ceux qui se sont envolés dans le vaste monde.
"Attrape-moi si tu peux" est tombé dans la gouttière et de là dans le jabot d'un pigeon, comme Jonas dans la baleine. Les deux paresseux arrivèrent aussi loin puisqu'ils furent aussi mangés par un pigeon, ils se rendirent donc bien utiles. Mais le quatrième qui voulait monter jusqu'au soleil, il tomba dans le ruisseau et il resta là des jours et des semaines dans l'eau rance où il gonfla terriblement.
- Je deviens gros délicieusement, disait-il. J'en éclaterai et je crois qu'aucun pois ne peut aller, ou n'ira jamais plus loin. je suis le plus remarquable des cinq de la cosse.
Le ruisseau lui donna raison. Là-haut, à la fenêtre sous le toit, la petite fille les yeux brillants la rose de la santé aux joues, joignait les mains au-dessus de la fleur de pois et remerciait Dieu.
Moi, je tiens pour mon pois, disait cependant le ruisseau.
 
***
Hans Christian Andersen

mercredi 9 novembre 2011

La guerre aux Saines

C'est qu'en effet l'instant était grave. les Saines, redoutables guerriers, plus nombreux que les flots de la mer, assiégeainent alors la ville de Clarence.
Or, un jour où le ciel était couleur de plomb, enveloppé de brume, les Saines furent réveillés par une multitude de lances qui, telle des bêtes sauvages, se jetèrent avec fureur sur leurs tentes, abattant les mâts, renversant les pavillons et massacrant tout ce qui se trouvait sur leur passage. L'armée des chevaliers, qui avait pour enseigne la bannière blanche à croix rouge, avançait ainsi inexorablement, chassant les Saines, qui tentaient vainement de se rallier au son de leurs cornes et de leurs buccines.
Gauvain tua le roi Ysore et lui prit son cheval, le "gringalet", qui pouvait courir dix lieues sans connaitre la fatigue. Les rois Artus, Ban et Bohor, et combien d'autres, firent merveille. Merlin jeta des enchantements, si bien que les Saines cédèrent et s'enfuirent de toute la vitesse de leurs chevaux, s'embarquant sur des bateaux pour une destination inconnue.
Alors Artus partagea entre les chevaliers de riche butin laissé par l'ennemi, puis il fit duc de Clarence, Gasselin, l'un de ses chevaliers. Et il y eut cinq jours de grande liesse.

***
Laurence Camiglieri
D'après les "Légendes des Chevaliers de la Table Ronde"
Aux Éditions Nathan

mardi 8 novembre 2011

Les Coureurs.

Un prix, deux prix même, un premier et un second, furent un jour proposés pour ceux qui montreraient la plus grande vélocité.
C'est le lièvre qui obtint le premier prix.
- Justice m'a été rendue, dit-il ; du reste, j'avais assez de parents et d'amis parmi le jury, et j'étais sûr de mon affaire. Mais que le colimaçon ait reçu le second prix, cela, je trouve que c'est presque une offense pour moi.
- Du tout, observa le poteau, qui avait figuré comme témoin lors de la délibération du jury ; il fallait aussi prendre en considération la persévérance et la bonne volonté : c'est ce qu'ont affirmé plusieurs personnes respectables, et j'ai bien compris que c'était équitable. Le colimaçon, il est vrai, a mis six mois pour se traîner de la porte au fond du jardin, et les autres six mois pour revenir jusqu'à la porte ; mais, pour ses forces c'est déjà une extrême rapidité ; aussi dans sa précipitation s'est-il rompu une corne en heurtant une racine. Toute l'année, il n'a pensé qu'à la course et, songez donc, il avait le poids de sa maison sur son dos. Tout cela méritait récompense et voilà pourquoi on lui a donné le second prix.
- On aurait bien pu m'admettre au concours, interrompit l'hirondelle. Je pense que personne ne fend l'air, ne vire, ne tourne avec autant d'agilité que moi. J'ai été au loin, à l'extrémité de la terre. Oui, je vole vite, vite, vite.
- Oui, mais c'est là votre malheur, répliqua le poteau. Vous êtes trop vagabonde, toujours par monts et par vaux. Vous filez comme une flèche à l'étranger quand il commence à geler chez nous. Vous n'avez pas de patriotisme.
- Mais, dit l'hirondelle, si je me niche pendant l'hiver dans les roseaux des tourbières, pour y dormir comme la marmotte tout le temps froid, serai-je une autre fois admise à concourir ?
- Oh, certainement ! déclara le poteau. Mais il vous faudra apporter une attestation de la vieille sorcière qui règne sur les tourbières, comme quoi vous aurez passé réellement l'hiver dans votre pays et non dans les pays chauds à l'étranger.
- J'aurais bien mérité le premier prix et non le second, grommela le colimaçon. Je sais une chose : ce qui faisait courir le lièvre comme un dératé, c'est la pure couardise ; partout, il voit des ennemis et du danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie, et j'y ai gagné une cicatrice honorable. Si, donc, quelqu'un était digne du premier prix, C'était bien moi. Mais je ne sais pas me faire valoir, flatter les puissants.
- Écoutez, dit la vieille borne qui avait été membre du jury, les prix ont été adjugés avec équité et discernement. C'est que je procède toujours avec ordre et après mûre réflexion. Voilà déjà sept fois que je fais partie du jury, mais ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai fait admettre mon avis par la majorité.
" Cependant chaque fois je basais mon jugement sur des principes. Tenez, admirez mon système. Cette fois, comme nous étions le 12 du mois, j'ai suivi les lettres de l'alphabet depuis l'A, et j'ai compté jusqu'à douze ; j'étais arrivé à L : C'était donc au lièvre que revenait le premier prix. Quant au second, j'ai recommencé mon petit manège ; et, comme il était trois heures au moment du vote, je me suis arrêté au C et j'ai donné mon suffrage au colimaçon. La prochaine fois, si on maintient les dates fixées, ce sera l'F qui remportera le premier prix et le D le second. En toutes choses, il faut de la régularité et un point de départ fixe.
- Je suis bien de votre avis, dit le mulet ; et si je n'avais pas été parmi le jury, je me serais donné ma voix à moi-même. Car enfin, la vélocité n'est pas tout ; il y a encore d'autres qualités, dont il faut tenir compte : par exemple, la force musculaire qui me permet de porter un lourd fardeau tout en trottant d'un bon pas. De cela, il n'était pas question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.
" Ce qui m'a surtout préoccupé, c'était de tenir compte de la beauté, qualité si essentielle. A mérite égal, m'étais-je dit, je donnerai le prix au plus beau. Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues oreilles du lièvre, si mobiles, si flexibles ? C'est un vrai plaisir que de les voir retomber jusqu'au milieu du dos ; il me semblait que je me revoyais tel que j'étais aux jours de ma plus tendre enfance. De cela, il n'était pas question étant donné les concurrents. Je n'ai pas non plus pris en considération la prudence, la ruse du lièvre, son adresse.
- Pst ! dit la mouche, permettez-moi une simple observation. Des lièvres, moi qui vous parle, j'en ai rattrapé pas mal à la course. Je me place souvent sur la locomotive des trains ; on y est à son aise pour juger de sa propre vélocité. Naguère, un jeune levraut des plus ingambes, galopait en avant du train ; j'arrive et il est bien forcé de se jeter de côté et de me céder la place. Mais il ne se gare pas assez vite et la roue de la locomotive lui enlève l'oreille droite. Voilà ce que c'est que de vouloir lutter avec moi. Votre vainqueur, vous voyez bien comme je le battrais facilement ; mais je n'ai pas besoin de prix, moi.
- Il me semble cependant, pensa l'églantine, il me semble que c'est le rayon de soleil qui aurait mérité de recevoir le premier prix d'honneur et aussi le second. En un clin d'œil, il fait l'immense trajet du soleil à la terre, et il y perd si peu de sa force que c'est lui qui anime toute la nature. C'est à lui que moi, et les roses, mes sœurs, nous devons notre éclat et notre parfum. La haute et savante commission du jury ne paraît pas s'en être doutée. Si j'étais rayon de soleil, je leur lancerais un jet de chaleur qui les rendrait tout à fait fous. Mais je n'irai pas critiquer tout haut leur arrêt. Du reste, le rayon de soleil aura sa revanche ; il vivra plus longtemps qu'eux tous.
- En quoi consiste donc le premier prix ? Fit tout à coup le ver de terre.
- Le vainqueur, répondit le mulet, a droit, sa vie durant, d'entrer librement dans un champ de choux et de s'y régaler à bouche que veux-tu. C'est moi qui ai proposé ce prix. J'avais bien deviné que ce serait le lièvre qui l'emporterait, et alors j'ai pensé tout de suite qu'il fallait une récompense qui lui fût de quelque utilité. Quant au colimaçon, il a le droit de rester tant que cela lui plaira sur cette belle haie et de se gorger d'aubépine, fleurs et feuilles. De plus, il est dorénavant membre du jury ; c'est important pour nous d'avoir dans la commission quelqu'un qui, par expérience connaisse les difficultés du concours. Et, à en juger d'après notre sagesse, certainement l'histoire parlera de nous.

***
Hans Christian Andersen

lundi 7 novembre 2011

Le moulin magique

Il y a très très longtemps , dans un petit village au bord de l’océan, inaccessible des hommes, vivaient de gentils lutins. Au fil des ans, ils avaient acquis la bonté et une grande sagesse. Tous étaient très âgés mais chez les lutins, l’âge ne compte pas, car personne ne peux les apercevoir.
Heinkel, est l’ancien du village, le gardien de la magie, le protecteur des objets magiques récoltés depuis toutes ces longues années et âgé de plus de deux cent-cinquante ans.
Évidemment, c’est le plus sage et le plus malin.
Ce matin-là était différent, Heinkel savait que quelque chose allait se passer ! Très tôt, bien avant que les lutins ne partent pour leur journée de travail, un inconnu arriva dans le village ce qui embêtât beaucoup Heinkel car jamais auparavant, aucun être humain n’était parvenu jusqu'à eux.
En général, les hommes avaient peur des pouvoirs magiques des lutins, et cela arrangeait bien Heinkel car son travail était d’aider les enfants qui en avaient besoin et surtout pas les hommes qui passaient leurs temps à se battre et détruire la nature. Après chaque guerre, les lutins remettaient de l’ordre suivant leur spécialité .
Hayden guérissait les arbres après l’arrachage des branches que les hommes utilisaient pour la confection des arcs et des flèches .
Heutel s’occupait des fleurs qui avaient été piétinées sans aucune pitié.
Harold soignait les animaux , il les connaissait tous et tous lui faisaient totalement confiance .
Et Horgen rendait l’eau limpide et cristalline afin que les enfants puissent la boire et s’y baigner sans aucun problème.
Voilà pourquoi l’arrivée de cet inconnu dérangeait beaucoup le village.
- Qui es-tu et que viens-tu faire ici demanda Heinkel.
- Je m’appelle Macimo, je suis pécheur. Cette nuit, il y a eu une tempête et mon bateau a fait naufrage. J’ai eu la chance de m’accrocher à un tonneau et le courant m’a fait échouer ici.
Ce qu’il ne dit pas aux lutins, car il en avait peur lui aussi, c’est que son bateau n’avait pas chaviré, mais que l’équipage l’avait jeté par dessus bord, car il dérobait l’eau et la nourriture.
- Ne t’inquiète pas lui dit Horgen, tu es un pécheur, tu vis sur l’eau et bien moi, je vais t’aider !
- C’est très aimable à toi mais comment peux-tu m’aider ? demanda Macimo.
- Je vais réunir le village et leur demander de l’aide pour te construire un nouveau bateau.
- Il n’est pas question de couper mes arbres afin de lui construire un bateau gronda Hayden.
Heinkel promis de réfléchir a une solution pour le nouveau bateau mais actuellement tous avaient du travail.
Tard, après la veillée, alors que chacun avait regagné son lit, Harold alla trouver Heinkel et lui dit : - Aujourd’hui, j’ai soigné une mouette qui avait une aile abîmée et elle m’a raconté ce qui est vraiment arrivé à Macimo. C’est un menteur et un voleur et nous ne pouvons pas l’aider pour son bateau.
- Je le sais déjà lui répondit Heinkel, le vent me l’a soufflé à l’oreille et je sais quoi faire pour nous en débarrasser et qu’il quitte à jamais notre village. Dans mon coffre magique, je possède un objet qui va m’aider fortement dans la réalisation de mon stratagème.
Dans ce coffre, il y avait énormément de choses : la boîte de couleurs de l’arc en ciel, le sac de poudre d’étoiles, les graines magiques qui font que l’herbe soit si tendre et verte et d’autres merveilles encore qu’il gardait précieusement.
Le matin, un peu avant le réveil des lutins, Heinkel pris dans son coffre le moulin magique.
C’était un moulin ordinaire fait de bois avec une jolie poignée en porcelaine blanche et de petites fleurs bleues dessinées sur le tiroir .
Heinkel avait un petit sourire et ses yeux pétillaient de malice.Son grand âge ne l’empêchait pas de jouer de vilains tours à ceux qui le méritaient, d’ailleurs, certains s’en souviennent encore.
Heinkel s’installa sur un banc a côté de l’arbre favori de Hayden et attendit le moment propice pour mettre son plan à exécution. Il n’attendit pas longtemps, en effet, peu de temps après, les lutins arrivèrent accompagnés de Macimo.
C’est à ce moment que Heinkel commença à tourner lentement la poignée du moulin magique.
Macimo n’en croyait pas ses yeux. Du tiroir du moulin sortaient des dizaines de pièces d’or et plus il tournait la poignée plus les pièces sortaient.
Il en sortait tellement qu’elles roulèrent jusqu’aux pieds de Macimo qui s’empressa de les ramasser afin de vérifier qu’il ne rêvait pas. Jamais il n’aurait pu croire qu’une telle chose existait, il s’approcha de Heinkel ou plutôt du moulin, car une méchante idée venait de lui traverser l’esprit.
Heinkel regarda Macimo et vit dans ses yeux que son plan avait fonctionné , il était content , Macimo allait bientôt quitter le village.
- Crois-tu avoir assez de pièces pour acheter ton nouveau bateau , lui demanda Heinkel.
- Je pense que cela suffira , répondit Macimo, les yeux toujours fixés sur le moulin. Mais comment fais-tu ,il y a sûrement une formule magique pour avoir autant d’or.
- C’ est très simple, lui répondit Heinkel, il suffit de demander ce dont tu as besoin et le moulin te le fournira.
Ce qu’Heinkel avait omis volontairement de dire a Macimo c’est que le moulin ne fonctionnait qu’a la condition que l’utilisateur soit très poli. Pour le faire fonctionner il fallait lui dire "S’il te plaît, petit moulin, donne moi ceci ou cela" de même pour qu’il arrête "s’il te plaît , petit moulin arrête-toi ."
La nuit venue, lorsque le village était profondément endormi, Macimo se leva et s’habilla sans faire de bruit. Il se dirigea vers la maison d’Heinkel, car à la minute même où il avait vu le moulin et les pièces d’or, il avait décidé de le voler.
Il pensait "Je vais être riche, je ne devrai plus jamais travailler, je construirai la plus grande et la plus belle maison qui existe, j’épouserai la plus jolie fille de la région et je deviendrai le chef de mon village ! Avec toutes ces pièces d’or, enfin les villageois me respecteront."
Il s’empara du moulin et se sauva à toute vitesse. Il couru jusqu’au bord de l’océan où la veille il avait repéré une petite barque. Il mit l’embarcation à l’eau et le moulin bien à l’abri sous le siège. Il commença à ramer de toutes ses forces afin de s’éloigner le plus rapidement possible du village.
Il rama toute la nuit, se guidant avec les étoiles fin de ne pas se perdre.
Macimo était pressé de rentrer chez lui et de pouvoir faire toutes les choses auxquelles il avait rêvé. Tout en ramant, il réfléchit "Si j’utilise le moulin au village et qu’un voisin le voit, il va certainement vouloir le voler donc, je vais demander au moulin de sortir toutes les pièces qu’il a dans le tiroir ensuite, je le cacherai dans les rochers après, je rentrerai riche et fier chez moi."
Aussitôt dit, aussitôt fait, Macimo sort le moulin qu’il avait mis à l’abri sous le siège de la barque, tourne la poignée et dit : "Donne-moi beaucoup d’or ."
Évidemment , Macimo ne sait pas qu’il faut dire "S’il te plaît, petit moulin, donne moi de l’or."
Comme il continue à tourner la poignée de plus belle, ce ne sont pas des pièces d’or qui sortent du tiroir mais du sel des kilos et des kilos de sel.
Macimo crie : "Arrête - toi, mais arrête ce n’est pas du sel que je demande mais de l’or."
Macimo crie de plus en plus fort , il s’énerve , mais rien n’arrête le petit moulin.
La barque s’alourdit et cela risque de la faire chavirer .
Macimo se rend bien compte qu’il s’est fait avoir par les lutins et ne sachant plus quoi faire, il prend le petit moulin et le jette le plus loin possible dans l’eau.
Depuis ces nombreuses années, le petit moulin continue a déverser du sel dans la mer, personne n’a pu lui demander poliment de s’arrêter et voilà pourquoi toutes les eaux des océans sont salées.

samedi 5 novembre 2011

Merlin et Viviane

Une seconde fois, Merlin s'en alla rejoindre Viviane, ainsi qu'il le lui avait promis. Vous devez croire qu'il avait grand désir de s'y rendre très vite. Pourtant, il fit un détour au royaume de Bénoïc, en Petite Bretagne, puis au royaume de Gannes, où il conta ce qui s'était passé en Carmélide. Et sachant toutes choses, il demanda aux rois de ces pays de prendre la mer avec des soldats afin d'aider Artus à chasser les Saines du royaume de Logres.
Alors, satisfait de leur réponse, il s'en fut donc ne forêt de Brocéliande. Quand Viviane l'aperçut, elle courut à lui, et tous deux éprouvèrent une grande joie, à se retrouver.
Sans plus tarder, Viviane voulut connaître de nouveaux jeux.
- Beau Sire, lui dit-elle, dites-moi comment je pourrais faire dormir un homme aussi longtemps qu'il me plairait...
Elle se garda bien de lui révéler pour qui elle désirait cette science, car elle croyait que Merlin ne la lui aurait pas enseignée. Mais Merlin lisait dans sa pensée. Et il savait qu'elle invoquait une faussse raison quand elle ajouta :
- J'aimerais endormir mon père Dyonas, et ma mère, quand vous viendrez me voir, pour être tout à fait libre.
Merlin refusa. Viviane n'en parut que peu contrariée. Déjà, elle était sûre d'elle-même et de son pouvoir sur Merlin, et, quand arriva le dernier jour, ainsi qu’elle le prévoyait, Merlin céda. Ils se trouvaient alors tous deux dans le verger nommé "Repaire de joie et de liesse", et Merlin lui apprit non seulement ce qu'elle désirait, mais beaucoup d'autres choses encore, par exemple, trois mots qu’elle prit par écrit et qui auraient cette vertu de l'empêcher d’appartenir à un homme lorsqu'elle les portait sur elle. Merlin se munissait ainsi contre lui-même, mais il se savait si amoureux de Viviane qu'il lui céderait toujours.
Alors qu'il s'en revenait à Logres, il prit l'aspect d'un vieillard affublé d'un costume démodé, mais pimpant. Or, le jour était extrêmement beau, et Gauvain, dans le dessein d'en profiter, avait demandé son cheval et avait pris le chemin de la forêt.
C'est ainsi qu'il rencontra Merlin monté sur un palefroi blanc. Celui-ci l'aborda et le ramena à la réalité :
- Messire Gauvain, lui dit-il, si tu m'en croyais, tu laisserais là promenade et rêverie, car il vaudrait mieux pour ton honneur faire la guerre aux ennemis de ton roi.
Gauvain éberlué, allait répondre, mais Merlin avait déjà disparu.

***
Laurence Camiglieri
D'après les "Legendes des Chevaliers de la Table Ronde"
Aux Éditions Nathan

jeudi 3 novembre 2011

Le petit esquimau

Il était une fois un petit esquimau qui vivait bien loin, là-haut près du Pôle Nord. En été, il habitait avec sa maman et son papa sous une tente au bord d'une rivière.
Son papa allait en mer chasser le phoque et le morse. Il aidait sa maman à faire sécher du poisson et de la viande afin de la conserver pour l'hiver.
Sa maman confectionnait de beaux vêtements d'hiver, tout neufs, pour son petit esquimau. Et à l'instant même où elle faisait le dernier point à la dernière moufle, l'été était terminé !
Alors tous les esquimaux mettaient leurs bagages dans un grand bateau.
Les petits esquimaux s'asseyaient dans le fond. Les mamans, elles, ramaient.
Les papas, montés sur des kayaks, montraient le chemin. Bientôt, tous les bateaux viraient vers le rivage.
Et lorsque les esquimaux s'y furent installés, hou-hou ! hou ! le vent se mit à souffler, la neige à tomber !
Le papa du petit esquimau mit son poisson et sa viande séchée dans une grande fosse à provisions :
- Ho-ho ! dit-il, elle n'est qu'à moitié pleine !
- C'est ennuyeux, dit le petit esquimau. Il faudrait qu’elle soit bien pleine.
Le papa du petit esquimau partit donc pour la chasse avec ses pièges, son fusil et son harpon, avec son traîneau et son attelage de gros chiens.
Il voyagea toute une journée, et, quand il fit nuit, ses chiens se mirent à hurler comme s'ils flairaient un ours !
- Un ours ! murmura le grand esquimau. Si maintenant je pouvais attraper un gros ours, nous aurions de la viande à profusion !
Tous les jours, le papa du petit esquimau tuait de gros lapins blancs comme neige et prenait au piège des renards bien gras, au pelage épais.
Mais de l'ours, il ne voyait pas trace.
Et puis, une nuit, le papa esquimau vit dans la neige de grandes empreintes.
Il les suivit à la lueur de la lune, parmi les ombres des rochers et des monticules de neige, et tout à coup l'une des ombres se mit à bouger !
Ce n'était pas une ombre.
C'était le grand ours blanc des régions polaires : il s'approchait en reniflant l'air glacé.
Pan ! pan ! pan ! Le grand esquimau avait tiré.
Et sur l'épais tapis de neige, s'abattit le grand, l'énorme ours blanc des régions polaires.
Chaque jour, tandis que son papa était au loin, le petit esquimau et sa maman descendaient jusqu'au rivage, et ils faisaient des trous dans la glace pour pêcher.
Ils prenaient des tas et des tas de poissons.
Oh ! comme le papa esquimau fut surpris et content lorsqu'en arrivant chez lui, il vit tous ces poissons ! Et quand le petit esquimau et sa maman virent l'ours, ils furent bien davantage surpris, ravis et émerveillés.
Le papa esquimau mit toute la viande fraîche dans sa fosse à provisions.
A présent, elle était remplie, et même plus que remplie.
- Nous pouvons donner une fête ! s'écria-t-il.
Et le petit esquimau revêtit son magnifique costume d'hiver, tout neuf. Il alla inviter à la fête tout le village.
Tous les esquimaux acceptèrent avec joie.
Ils chantèrent de merveilleuses chansons de chasse, racontèrent d'héroïques histoires de chasse, et ils mangèrent et mangèrent encore.
Le petit esquimau écoutait, observait, et il mangeait, lui aussi.
Et quand il ne lui fut plus possible d'avaler une seule bouchée, il se pelotonna dans sa chaude couverture de fourrure et s'endormit dans sa petite maison douillette, bien loin, là-haut, près du Pôle Nord.

***
Par C. Jackson
Aux Éditions des Deux Coqs d'Or
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