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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


vendredi 30 septembre 2011

Le crapaud



Sur les bords de la Marne,
Un crapaud il y a,
Qui pleure à chaudes larmes
Sous un acacia.

- Dis-moi pourquoi tu pleures
Mon joli crapaud ?
- C’est que j’ai le malheur
De n’être pas beau.

Sur les bords de la Seine
Un crapaud il y a,
Qui chante à perdre haleine
Dans son charabia.

- Dis-moi pourquoi tu chantes
Mon vilain crapaud ?

- Je chante à voix plaisante,
Car je suis très beau,
Des bords de la Marne aux bords de la Seine
Avec les sirènes.

***
Robert Desnos

jeudi 29 septembre 2011

La maisonnée

- Toi, où tu vas ?
- Moi ? Mais à Walpe.
- Tu vas à Walpe, je vais à Walpe, alors ça va, on y va donc ensemble.

- Es-tu mariée aussi ? Comment s'appelle ton mari ?
- Henri, c'est mon mari.
- Ton mari c'est Henri, mon mari c’est Henri, tu vas à Walpe, je vais à Walpe, alors ça va, on y va ensemble.

- Et tu as un enfant aussi ? Comment s'appelle ton petit ?
- Mon petit ? Bris.
- Ton petit, Bris ; mon petit, Bris ; ton mari c'est Henri, mon mari c'est Henri ; tu vas à Walpe, je vais à Walpe, alors ça va, on y va donc ensemble.

- Un berceau, t'en as un ? Comment s'appelle ton berceau ?
- Hippoleau.
- Hippoleau ton berceau, Hippoleau mon berceau ; ton petit Bris, mon petit Bris, et ton mari Henri et mon mari Henri ; tu vas à Walpe, je vais à Walpe, alors ça va, on y va donc ensemble.

Et un valet ? Comment s'appelle ton valet ?
- Son nom c’est Bienlefait
- Bienlefait ton valet, Bienlefait mon valet ; Hippoleau ton berceau, mon berceau Hippoleau ; ton petit Bris, mon petit Bris, et ton mari Henri et Henri mon mari, tu vas à Walpe, je vais à Walpe, alors ça va, on y va donc ensemble jusque-là.

***
Conte de Grimm

mercredi 28 septembre 2011

Automne malade



"Aux lisières lointaines 
Les cerfs ont bramé 
Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs 
Les fruits tombant sans qu'on les cueille 
Le vent et la forêt qui pleurent 
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille 
Les feuilles 
Qu'on foule 
Un train 
Qui roule 
La vie 
S'écoule."

***
Guillaume Apollinaire
"Alcools"

lundi 26 septembre 2011

Le vieux Sultan

Un paysan possédait un chien fidèle, nommé Sultan. Or le pauvre Sultan était devenu si vieux qu'il avait perdu toutes ses dents, si bien qu'il lui était désormais impossible de mordre. Il arriva qu'un jour, comme ils étaient assis devant leur porte, le paysan dit à sa femme :
- Demain un coup de fusil me débarrassera de Sultan, car la pauvre bête n'est plus capable de me rendre le plus petit service.
La paysanne eut pitié du malheureux animal :
- Il me semble qu'après nous avoir été utile pendant tant d'années et s'être conduit toujours en bon chien fidèle, il a bien mérité pour ses vieux jours de trouver chez nous le pain des invalides.
- Je ne te comprends pas, répliqua le paysan, et tu calcules bien mal : ne sais-tu donc pas qu'il n'a plus de dents dans la gueule, et que, par conséquent, il a cessé d'être pour les voleurs un objet de crainte ? Il est donc temps de nous en défaire. Il me semble que s'il nous a rendu de bons services, il a, en revanche, été toujours bien nourri. Partant quitte.
Le pauvre animal, qui se chauffait au soleil à peu de distance de là, entendit cette conversation qui le touchait de si près, et je vous laisse à penser s'il en fut effrayé. Le lendemain devait donc être son dernier jour ! Il avait un ami dévoué, sa seigneurie le loup, auquel il s'empressa d'aller, dès la nuit suivante, raconter le triste sort dont il était menacé.
- Écoute, compère, lui dit le loup, ne te désespère pas ainsi ; je te promets de te tirer d'embarras. Il me vient une excellente idée. Demain matin à la première heure, ton maître et sa femme iront retourner leur foin ; comme ils n'ont personne au logis, ils emmèneront avec eux leur petit garçon. J'ai remarqué que chaque fois qu'ils vont au champ, ils déposent l'enfant à l'ombre derrière une haie. Voici ce que tu auras à faire. Tu te coucheras dans l'herbe auprès du petit, comme pour veiller sur lui. Quand ils seront occupés à leur foin, je sortirai du bois et je viendrai à pas de loup dérober l'enfant ; alors tu t'élanceras de toute ta vitesse à ma poursuite, comme pour m'arracher ma proie ; et, avant que tu aies trop longtemps couru pour un chien de ton âge, je lâcherai mon butin, que tu rapporteras aux parents effrayés. Ils verront en toi le sauveur de leur enfant, et la reconnaissance leur défendra de te maltraiter ; à partir de ce moment, au contraire, tu entreras en faveur, et désormais tu ne manqueras plus de rien.
L'invention plut au chien, et tout se passa suivant ce qui avait été convenu. Qu'on juge des cris d'effroi que poussa le pauvre père quand il vit le loup s'enfuir avec son petit garçon dans la gueule ! qu'on juge aussi de sa joie quand le fidèle Sultan lui rapporta son fils !
Il caressa son dos pelé, il baisa son front galeux, et dans l'effusion de sa reconnaissance, il s'écria :
- Malheur à qui s'aviserait jamais d'arracher le plus petit poil à mon bon Sultan ! J'entends que, tant qu'il vivra, il trouve chez moi le pain des invalides, qu'il a si bravement gagné ! Puis, s'adressant à sa femme :
- Grétel, dit-il, cours bien vite à la maison, et prépare à ce fidèle animal une excellente pâtée ; puisqu'il n'a plus de dents, il faut lui épargner les croûtes ; aie soin d'ôter du lit mon oreiller ; j'entends qu'à l'avenir mon bon Sultan n'aie plus d'autre couchette.
Avec un tel régime, comment s'étonner que Sultan soit devenu le doyen des chiens.
La morale de ce conte est que même un loup peut parfois donner un conseil utile. Je n'engage pourtant pas tous les chiens à aller demander au loup un conseil, surtout s'ils n'ont plus de dents.


***
Conte de Grimm

 

samedi 24 septembre 2011

Mon coeur




- Ton coeur, 
Mais c'est une noisette, 
Prétend ma cousine Antoinette

- Ton coeur,

Mais c'est du massepain, 
Me dit souvent Parrain

- Ton coeur,

Mais c'est du beurre, 
Me répète à toute heure 
Tante Solange


Moi, je veux bien 
Mais je ne veux pas qu'on le mange : 
J'y tiens !

***
Maurice Carême

vendredi 23 septembre 2011

Le Lamina et le tailleur de pierre

Voilà bien bien longtemps, dit-on, il y avait un tailleur de pierre.
Estimant qu'il se fatiguait à frapper contre la pierre et qu'il lui valait mieux être autre chose, il voulut être riche.
Comme il y avait en ce temps-là beaucoup de Laminak, un de ces Laminak l'entendit et, sur-le-champ, le fait riche.
Mais, sous prétexte qu'il y avait encore plus puissant que lui, il en eut assez de son sort, et il voulut être Empereur. Et le Lamina le fit Empereur.
Par un été brûlant, il fut importuné par le soleil, et il réfléchit qu'il lui valait mieux être Soleil. Et le Lamina le fit Soleil.
Mais, le temps s'étant un peu brouillé, un nuage se mit devant lui, et, offusqué, il pensa qu'il lui valait mieux être nuage. Et le Lamina le fit Nuage.
Mais tandis qu'il déversait des trombes de pluie sur la terre, il observa qu'il n'agitait même pas certains gros rochers, et plutôt que nuage il eût mieux aimé être rocher. Et le Lamina le fit Rocher.
Mais un marteau de fer à la main, un homme le fit sauter morceau par morceau, et il cria qu'il lui fallait être cet homme-là. Et, l'ayant fait Tailleur de pierre, le Lamina lui dit en le persiflant :
- Qui a l'un veut avoir l'autre ! Te voilà aussi avancé que devant ! Depuis maintenant, demeurons ainsi : moi Lamina et toi Tailleur de pierre.
Et le Lamina ne reparut plus jamais au tailleur de pierre.

***
Tiré de "Légendes Basques" de Jean Barbier, 
aux Editions Elkar - 1983

jeudi 22 septembre 2011

Le cancre


Il dit non avec la tête
Mais il dit oui avec le cœur
Il dit oui à ce qu'il aime
Il dit non au professeur
Il est debout
On le questionne
Et tous les problèmes sont posés
Soudain le fou rire le prend
Et il efface tout
Les chiffres et les mots
Les dates et les noms
Les phrases et les pièges
Et malgré les menaces du maître
Sous les huées des enfants prodiges
Avec les craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur 
Il dessine le visage du bonheur

***
Jacques PREVERT

mardi 20 septembre 2011

La pierre merveilleuse

 
Seize années s'écoulèrent. Uter Pendragon mourut, deux ans après Ygerne. Comme il n'avait point d'héritier direct, les barons du royaume trouvèrent une solution très simple : demander à Merlin de leur en désigner un.
- Attendez le jour de Noël, répondit Merlin.
Donc, la veille de Noël, les barons se réunirent à Londres et parmi eux se trouvait Antor avec Keu et Artus , ses deux enfants dont il ne savait à présent lequel il préférait.
En procession, ils allèrent tous à la messe de minuit, puis, selon la coutume, à la messe du jour. Quand ils sortirent de l’église, ils entendirent des cris, tout un brouhaha et ils demandèrent ce qui se passait d'extraordinaire.
On leur montra une grosse pierre au milieu de la place, venue on ne sait d'où, qui ne ressemblait à rien, avec à son sommet une enclume de fer dans laquelle une épée se trouvait fichée jusqu'à la garde. Vous pensez si les langues allaient bon train. Chacun cherchait une explication à ce phénomène.
- Cela vient du ciel, disaient les uns.
- Du ciel ou de l'enfer, répliquaient les autres.
- D'où qu'elle soit, il nous faut bénir cette pierre, dit l'évêque.
Tout en s'apprêtant à accomplir ce geste pieux, il se baissa et fronça les sourcils : ce qu'il venait de découvrir le laissa quelques secondes sans voix. Puis il lut clairement, de telle façon qu'ils fussent entendus de tous, ces mots inscrits en lettres d'or sur la pierre :
Celui qui ôtera cette épée sera le roi.Il y eut alors une véritable bousculade. Tous les barons, puissants et hauts seigneurs, se précipitèrent pour lire à leur tour ces mots magiques et certains voulurent tirer au sort pour décider qui en ferait les premiers l'essai. Une querelle s'ensuivit et l'on entendait déjà le cliquetis des armes, quand l'évêque intervint en choisissant lui-même deux cent cinquante chevaliers pour tenter l'aventure.
Or, pas un, malgré beaucoup de force, d'adresse et de bonne volonté, non, pas un ne parvint à faire bouger l'épée.
Qui en fut amusé ? Keu et Artus, ces deux grands adolescents de seize ans qui observaient la scène d'un oeil critique. Estimant qu'eux aussi avaient droit à cette étrange "course à l'épée", la prenant comme un jeu, ils s'approchèrent de la pierre fabuleuse. Artus dit :
- Voyons si je pourrai...
Mais avant qu'il eût achevé sa phrase, il tirait l'épée par la poignée et la montrait à Keu et à Antor médusés.
- Beau fils, est-ce toi qui serais désigné... , murmurait Antor.
Déjà les barons accouraient, déjà des protestations véhémentes s'élevaient. Avait-on jamais vu un homme de naissance obscure devenir roi de Bretagne ?
Il fallut une fois encore, l'intervention de l'évêque pour calmer les esprits.
- Or ça, Messieurs, que diriez-vous de la Chandeleur pour recommencer l'expérience ? fit le prélat.
La proposition fut adoptée, et, avec quelle impatience, tous attendirent la Chandeleur. Quand ils purent de nouveau tenter leur chance, il n'y en eut aucun qui ne montra joyeux visage.
Seul Artus tira, avec autant de facilité que si elle avait été enfoncée dans une motte de beurre, la fameuse épée.
Pouvait-on imaginer, dès lors, qu'il n'était pas l'élu de Dieu ?
Artus fut donc sacré roi de Bretagne et la pierre merveilleuse disparut.
Cependant, à cette lointaine époque comme aujourd'hui, l'unanimité n'était pas facile à faire. Et des esprits chagrins contestèrent la légitimité du roi Artus. Voilà pourquoi onze des plus puissants barons s'assemblèrent bientôt : ils décidèrent alors de lui déclarer la guerre.
Déterminés à vaincre ou à mourir, ils firent le siège du château de Kerléon où Artus s'était enfermé. Ils allaient lancer un dernier assaut contre la forteresse, quand Merlin intervint, les regardant de travers comme quelqu'un qui est très mécontent.
Du haut d'une tour, il leur expliqua qu'Artus n'était pas le fils d'Antor, ni le frère de Keu, mais qu'il appartenait par sa naissance, à un rang beaucoup plus élevé qu'aucun d’entre eux... Et pour confirmer ce qu'il avançait, il leur conta l'histoire d'Uter Pendragon et d'Ygerne.
Allez donc convaincre des barons bretons ! Ceux-ci s'entêtèrent à déclarer qu'ils ne voulaient pas d'Artus pour roi, car c'était un bâtard.
Merlin, qui les voyait réunissant déjà leurs bannières pour reprendre le combat, fit alors un grand geste, jetant ainsi un enchantement. Instantanément, toutes les tentes des barons rebelles se mirent à flamber. L’incendie crépitait pendant que dans une terrible mêlée, les gens d'Artus et les gens des barons luttaient et s'entretuaient. Artus eut sa lance rompue. Et quoiqu'il fût assez mal en point, il tira aussitôt son épée, celle qu'il avait arrachée à la pierre merveilleuse. Elle portait un nom : Excalibor, ce qui signifie en hébreu "tranche fer et acier", et elle jetait autant de clarté que deux gros cierges allumés. Tout ragaillardi, Artus s'élança de nouveau dans le combat et tailla en pièces l'armée de rebelles, aidé de Keu devenu son sénéchal, d'Antor, et de beaucoup d'autres de ses fidèles, si bien qu'à la fin de la journée, les barons avaient fui, si honteux que plus ne se peut, laissant armes et vaisselles d'or et d'argent sur le terrain.

***
Laurence Camiglieri
légendes des Chevaliers de la table Ronde
Éditions Nathan

lundi 19 septembre 2011

Ma gomme



Avec ma gomme dit l'enfant 
- la gomme que j'ai dans le coeur - 
Je puis rayer tous les malheurs 
Avec ma gomme dit l'enfant 
Je pourrais faire disparaître 
L'univers et tous ses vivants 
Mais qui jamais sur cette terre 
- Fût-il le Dieu le plus fûté- 
Serait capable d'effacer 
Avec sa gomme de lumière 
Le beau visage de ma mère

***
Maurice Carême
Du livre de l’éternité

samedi 17 septembre 2011

Les frelons et les mouches à miel



Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :
Des frelons les réclamèrent ;
Des abeilles s'opposant,Devant certaine guêpe on traduisit la cause
Il était malaisé de décider la chose : Les témoins déposaient qu'autour de ces rayons
Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs,De couleur fort tannée, et tels que les abeilles,
Avaient longtemps paru. Mais quoi ? dans les frelonsCes enseignes étaient pareilles.
La guêpe, ne sachant que dire à ces raisonsFit enquête nouvelle, et pour plus de lumière,
Entendit une fourmilièreLe point n'en put être éclairci.
" De grâce, à quoi bon tout ceci ? Dit une abeille fort prudente.
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,Nous voici comme aux premiers jours.
Pendant cela le miel se gâte.Il est temps désormais que le juge se hâte :
N'a-t-il point assez léché l'ours ? Sans tant de contredits, et d'interlocutoires,
Et de fatras, et de grimoires,Travaillons, les frelons et nous :
On verra qui sait faire, avec un suc si doux,Des cellules si bien bâties. "
Le refus des frelons fit voirQue cet art passait leur savoir ;
Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties.
Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès :
Que de Turcs en cela l'on suivît la méthode !
Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code :Il ne faudrait point tant de frais ;
Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge,On nous mine par des longueurs
On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge,
Les écailles pour les plaideurs
 
***
Jean de la Fontaine


vendredi 16 septembre 2011

La duchesse de Tintagel


Uter Pendragon était maintenant fort et puissant ; cependant, au milieu de ses soldats, il lui arrivait de s'ennuyer. Il songeait alors à la présence d'une reine auprès de lui, mais aucune femme ne lui paraissait assez belle ni assez sage pour lui plaire.
Un jour, pourtant, il décida de rassembler pour une grande fête, dans son château de Carduel, au Pays de Galles, les seigneurs des environs, avec les dames et demoiselles.
Il vint beaucoup d'invités, et parmi eux, Ygerne, l’épouse du duc Hoel de Tintagel. Dès que le roi la vit, il en tomba amoureux. Mais il n'y avait place, dans le cœur de la belle Ygerne, que pour son mari, en dépit des amabilités de toutes sortes que lui prodigua son suzerain. Convaincu qu'il ne pourrait jamais la conquérir, Uter Pendragon en éprouva un si profond chagrin qu'il en serait peut-être mort, si Merlin...
Oui, si Merlin, l'enchanteur n'était accouru à son secours.
- Que faire ? Que faire ? gémissait le roi.
- Sire, pourriez-vous me promettre un don...?
- Je n'ai rien à te refuser, Merlin...
Merlin souriait.
Le roi songeait déjà, à son intention, à quelque récompense, mais à sa grande surprise, Merlin fit simplement préparer les chevaux.
- Voudrais-tu voyager ? demanda le roi.
- Nous allons partir tout de suite pour Tintagel, répondit Merlin.
Peu avant d'ariver au château, Merlin descendit de son palefroi et cueillit une touffe d'herbe au bord du ruisseau. Puis, la donnant au roi :
- Il serait bon, sire, que vous vous en frottiez la figure, dit-il.
Se demandant ce qui allait bien lui arriver, le roi se hâta d'obéir et aussitôt, il prit la taille et les traits du duc Hoel de Tintagel. Quand il se regarda dans le ruisseau, il n'en croyait pas ses yeux.
A la porte du château, les guetteurs n'éprouvèrent aucun doute, et le firent entrer, le reconnaissant pour leur maître. Il était tard et la nuit ne se parait ni de lune ni d'étoiles.
Qui fut encore trompée par les apparences et accueillit Uter Pendragon en croyant recevoir son époux ? Ygerne, bien sûr, pour le plus grand bonheur du roi.
Hélas ! la semaine n'était pas terminée, qu'Ygerne apprenait que son mari avait été tué au cours d'un combat la nuit même où elle l'avait cru de retour. Jugez de son désarroi. La pauvre duchesse de Tintagel pleura toutes les larmes de son corps.
Cependant, Uter Pendragon l'aimait toujours et même davantage. Il s'empressa donc de solliciter sa main. Désemparée et libre désormais, Ygerne la lui accorda.
Mais, honnêtement, elle tint à ce que le roi sache ce qui lui était advenu, certaine nuit très sombre, comment elle avait cru voir son mari. Le roi hocha la tête et sourit mystérieusement.
- Ce n'est pas tout, dit Ygerne.
- Quoi donc, ma belle amie ?
Et Ygerne avoua qu'elle serait bientôt mère. Alors le roi soupira et dit doucement :
- Il ne faut en parler à personne. Quand votre enfant sera né, nous le confierons à quelqu'un qui s'en occupera.
Ce fut alors que Merlin rappela au roi la promesse qu'il lui avait faite, et sollicita, en guise de don, le nouveau-né.
- C'est entendu, dit Uter Pendragon, cet enfant est le tien.
Et Merlin le remit à l'un des plus honnêtes chevaliers du royaume, Antor, qui le fit baptiser sous le nom d'Artus et qui l'éleva en compagnie de son fils que l'on appelait Keu.
Personne, sauf Merlin, ne se doutait du fabuleux destin qui attendait Artus.

***
Laurence Camiglieri
Légendes des Chevaliers de la Table Ronde
Éditions Nathan

jeudi 15 septembre 2011

Déjeuner du matin

 
 
Il a mis le café 
Dans la tasse 
Il a mis le lait 
Dans la tasse de café 
Il a mis le sucre 
Dans le café au lait 
Avec la petite cuillère 
Il a tourné 
Il a bu le café au lait 
Et il a reposé la tasse 
Sans me parler 
Il a allumé 
Une cigarette 
Il a fait des ronds 
Avec la fumée 
Il a mis les cendres 
Dans le cendrier 
Sans me parler 
Sans me regarder 
Il s'est levé 
Il a mis 
Son chapeau sur la tête 
Il a mis son manteau de pluie 
Parce qu'il pleuvait 
Et il est parti 
Sous la pluie 
Sans une parole 
Sans me regarder

Et moi j'ai pris 
Ma tête dans ma main 
Et j'ai pleuré
 
***
Jacques Prévert

mercredi 14 septembre 2011

Histoire d'une rose


Il y avait une fois un jardin magnifique. Des centaines de roses y fleurissaient. Leur parfum était suave et leur éclat tel que celui qui les voyait gardait pour toujours le reflet de leur beauté dans ses yeux.
Un jour de pluie, quand les nuages semblaient tous s'abattre sur la terre, un pauvre petit scarabée noir errait sur un sentier de ce jardin, en quête de quelque abri.
En face de lui grandissait un rosier couvert de superbes roses rouges; leurs pétales semblaient de velours, et les gouttes de pluie y scintillaient comme des diamants.
Le petit scarabée se dit :
"C'est là que je vais me cacher"
Mais le rosier était haut, et le scarabée ne savait presque pas voler . Aussi était-il un peu ridicule quand, péniblement, il s'éleva en l'air. Enfin il se trouva installé et, très content, se mit à l'aise sous les pétales d'une merveilleuse rose.
- Oh ! s'écria celle-ci, en frissonnant de dégoût à la vue du scarabée. Ne t'assieds pas sur moi, vilaine bête, tu pourrais salir ma belle robe!
Le scarabée effrayé s'envola.
Tout près s'élevait un autre rosier très fier et important. Ses fleurs étaient rose-saumon et leur parfum enivrant. Le scarabée se posa sous la plus grande feuille de la plus belle rose, en se faisant aussi petit que possible pour passer inaperçu. Mais hélas ! bientôt la rose le vit.
- Pouah ! dit-elle, a-t-on jamais vu pareille horreur ? Quelle vilaine robe noire! Va-t-en , je ne peux supporter de voir des choses laides et je ne te permettrai pas de t'asseoir sous mes belles feuilles.
Le petit scarabée , triste et fatigué, se remit en route.
De l'autre côté du sentier, il y avait un rosier fort élégant, portant des roses jaunes aux tiges longues et élancées. C'est là que le scarabée se réfugia, aspirant au repos. Mais tout à coup les roses alentour éclatèrent de rire.
- Regardez-le, non, mais regardez-le, disaient-elles, comme il a l'air stupide et morose ! quelle honte d'avoir un animal aussi dégoûtant dans notre jardin !
Et elles continuèrent à dire toutes sortes de choses déplaisantes à l'égard du petit scarabée. Le coeur gros, il se laissa choir sans énergie sur la terre;
Quand il regarda autour de lui, il se trouva assis sous un tout petit rosier, qui ne portait qu'une seule petite fleur minuscule et presque pas de feuillage. Le scarabée ne bougeait pas, s'attendant à être renvoyé par de cruelles paroles. Rien de pareil cependant n'arriva. Mais tout à coup il entendit des sanglots déchirants. Levant la tête, il vit la petite rose en larmes.
- Pourquoi pleures-tu, petite rose ? demanda-t-il.
Celle-ci ne s'était pas aperçue de son arrivée, et elle le regarda, très étonnée et un peu effrayée aussi.
Les autres roses autour de moi sont splendides et magnifiques, et elles se moquent de moi et me taquinent. Cependant, ce n'est pas de ma faute si je ne suis pas aussi belle qu'elles.
- Hum ! murmura le scarabée, et il ne dit plus rien.
- Mais, tu es tout trempé, mon pauvre, s'écria tout à coup la petite rose en remarquant à travers ses larmes l'air piteux du scarabée. Tu vas prendre froid ainsi. Viens plus près de moi pour que je te couvre de mes feuilles !
Ainsi le scarabée trouva un abri, protégé par la toute petite rose.
- Ecoute, proféra-t-il après quelques temps, tu es une gentille rose et tu as été bonne pour moi, alors que tes belles compagnes m'ont chassé avec mépris. Voilà pourquoi, désormais, tu seras plus grande qu'elles et même plus jolie.
La petite rose, incrédule, regardait le scarabée qui disait des choses qui jamais ne seraient.
- Je suis la fée de ce jardin, continua-t-il. Personne ne connaît mon véritable visage, et personne jamais ne le verra. Mais, ce soir, je viendrai te toucher avec ma baguette magique, et tu ne pleureras plus.
La nuit, quand toutes les roses étaient profondément endormies, la fée arriva dans son carrosse de toile d'araignée attelé de douze phalènes (ce sont des espèces de papillons de nuit) scintillantes. Sur ses beaux cheveux dorés brillait un diadème de gouttes de rosée, et sa robe était de la couleur des rayons de la lune.
Elle s'avança vers la petite rose, l'embrassa, la toucha doucement de sa baguette, et puis elle disparut avec son équipage de rêve.
Le lendemain, quand le jardin se réveilla, la petite rose se trouva être aussi haute que le mur gris contre lequel elle croissait. Des centaines de petites fleurs pareilles à elle-même étaient suspendues à ses branches garnies de jolies feuilles vertes. Et toutes elles bavardaient et riaient gaiement.
La petite rose était si radieuse de tant de bonheur qu'elle en rougissait. Cela lui donna la couleur la plus ravissante qu'on puisse imaginer.
Toutes les fières roses alentour regardaient en l'air avec de grands yeux étonnés et jaloux.
Et voilà l'histoire de la rose grimpante

***
Comtesse TOLSTOI 
( Cigognes d'Alsace)

mardi 13 septembre 2011

Les miettes sur la table

Le coq dit un jour à ses poules :
- N'ayez pas peur et venez avec moi dans la cuisine. Nous picorerons les miettes de pain sur la table. Notre maîtresse n'est pas à la maison, elle est allée rendre visite à quelqu'un.
- Non, non, non, gloussèrent les poules, tu sais bien qu'elle nous punit toujours sévèrement.
- Mais venez donc, tenta de les persuader le coq, puisqu'elle n'en saura rien !
Et puis, elle ne nous donne jamais rien de bon à manger.
Mais les poules répétèrent :
- Pas question, nous n'avons aucune envie d'y entrer avec toi.
Mais le coq insista tant que, finalement, elles y allèrent, elles montèrent sur la table et picorèrent soigneusement toutes les miettes jusqu'à la dernière.
À cet instant, la maîtresse de maison rentra à la maison, se saisit d'un bâton, les balaya de la table et les battit à en faire voler leurs plumes.
Et lorsqu'elles furent à nouveau devant la maison, les poules reprochèrent au coq :
- Cot, cot, c-o-o-t ! Tu vois, co-co-com-bien tu as eu tort !
Et le coq se mit à rire :
- Co-co-co-rico ! S'est-il passé quelque chose ? Mais je le savais d'avance !

***
Conte de Grimm

Caliméro- Leçon d'écologie

lundi 12 septembre 2011

A la gymnastique

Garonne se trouvait hier dans le Cabinet du directeur, quand la mère du petit Nelli vint pour le faire dispenser des nouveaux exercices de gymnastique. Chaque parole lui coûtait un effort, et elle appuyait sa main sur la tête de son fils en disant au directeur :
- Il ne peut pas ...
Nelli se montrait très attristé d'être exclu du trapèze, de subir cette humiliation.
- Tu verras, maman, disait-il, je ferai comme les autres.
La mère le regardait en silence, avec pitié et douceur, puis elle dit avec une certaine hésitation : "je crains que ses compagnons ...." Elle voulait dire "..... ne se moquent de lui". Nelli répondit : "Cela ne me fait rien; j'ai Garrone. Il me suffit que lui ne rie pas de moi...."
On le laissa donc venir à la gymnastique. Le maître nous conduisit d'abord aux barres verticales, qui sont très hautes; il faut grimper jusqu'en haut, et ensuite se tenir droit sur la poutre transversale.
.... Arrive le tour de Garrone qui grimpa, tout en mangeant son pain, comme si de rien n'était; et je crois qu'il aurait été capable de porter quelqu'un sur ses épaules, tant il est fort, ce petit taureau.
Après Garrone, voilà Nelli. A peine le vit-on embrasser la barre de ses mains longues et frêles, qu'on se mit à rire et à chuchoter.
Mais Garrone croisa ses bras sur sa poitrine et lança autour de lui un regard qui promettait si clairement des taloches, que chacun se tut comme par enchantement.
Nelli commença à grimper avec beaucoup de peine; le pauvre petit avait le visage en feu, la sueur coulait sur son front.
Le maître lui dit : "Descendez ! "
Mais il s'obstinait, s'efforçait ... Je m'attendais d'un moment à l'autre à le voir dégringoler en bas, à demi mort. Je songeais que, si j'avais été à sa place et que ma mère m'eût vu, elle en aurait tant souffert ! et, en y pensant, je sentais que j'aimais plus encore mon pauvre camarade ! J'aurais donné je ne sais quoi pour qu'il réussît à monter jusqu'en haut; si j'avais pu le pousser sans qu'on le vît ! ...
Pendant ce temps, Derossi, Coretti et Garrone disaient :
- Monte, monte, Nelli, encore un peu de courage.
Nelli fit encore un violent effort, poussa un gémissement et se trouva à deux doigts de la poutre.
- Bravo ! cria-t-on. Courage ! encore une poussée.
Et voilà Nelli qui empoigne la poutre. On battit des mains.
- Bravo ! dit le maître, mais c'est assez, descendez !
Nelli n'écouta pas, il voulait monter dessus comme les autres. Après quelques efforts, il réussit à y poser les coudes, puis les genoux, et enfin les pieds; alors il s'y dressa debout, soufflant et triomphant, et nous regarda.
Nous l'applaudîmes de nouveau. Il jeta alors un coup d'oeil dans la rue. Je me tournai de ce côté, et, à travers les plantes qui couvrent la grille du jardin, je vis sa mère qui se promenait sur le trottoir, sans oser regarder.
Nelli descendit, et tout le monde lui fit la fête. Il était excité, animé, ses yeux brillaient, il semblait transformé.
Quand sa mère vint à sa rencontre à la sortie et lui demanda, un peu inquiète, en l'embrassant .
- Eh bien ! mon pauvre mignon, comment cela a-t-il été ?
Ses camarades répondirent pour lui :
- Parfaitement, il a très bien monté. Il a monté aussi bien que nous; il est fort, allez ! il est leste, il fait comme les autres ...
Il fallait voir la joie de la pauvre femme ! Elle voulut nous remercier, balbutia , serra la main à trois ou quatre d'entre nous, caressa Garrone et emmena son fils. Et nous les vîmes marcher vite en parlant et en gesticulant, tous deux contents comme nous ne les avions jamais vus encore.

***
Ed. de AMICIS ( Grands coeurs)

samedi 10 septembre 2011

Les enfants qui s'aiment



Les enfants qui s'aiment s'embrassent debout 
Contre les portes de la nuit 
Et les passants qui passent les désignent du doigt 
Mais les enfants qui s'aiment 
Ne sont là pour personne 
Et c'est seulement leur ombre 
Qui tremble dans la nuit 
Excitant la rage des passants 
Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie 
Les enfants qui s'aiment ne sont là pour personne 
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit 
Bien plus haut que le jour 
Dans l'éblouissante clarté de leur premier amour

***
Jacques Prévert

vendredi 9 septembre 2011

La tour croulante

Il y avait alors en Bretagne, un roi qui se nommait Constant. Il mourut bientôt en laissant deux enfants en bas âge : Moine et Uter Pendragon.
Or, le sénéchal du royaume, un certain Voltiger, homme féroce, plein d'ambition, et qui briguait le trône, donna l'ordre de tuer les enfants.
Uter Pendargon eut la chance d'échapper à cet ordre en partant clandestinement, avec de fidèles amis, pour une ville étrangère. Et Voltiger, se croyant sûr de pouvoir agir à sa guise, ne tarda guère à se faire couronner roi de Bretagne.
Mais il n'était pas digne d'une aussi haute charge. Il n'aimait que les honneurs et point du tout ses sujets. Et ses sujets le savaient bien, qui haïssaient ses petits yeux au regard méchant, et sa bouche large et mince qui ne s'ouvrait que pour blâmer et punir.
Voltiger, en dépit de cette impopularité qu'il sentait grandir autour de lui, était décidé à demeurer roi coûte que coûte. Aussi voulut-il, pour se protéger, faire bâtir aux portes de la ville une tour si haute et si forte qu’elle ne pût jamais être prise. Les maçons se mirent donc à l’œuvre, mais à peine la tour commençait-elle de s'élever de trois ou quatre toises au-dessus du sol, qu’elle s'écroula. Voltiger convoqua ses maîtres maçons et contenant à peine son mécontentement, il leur commanda d'employer la meilleure chaux et le meilleur ciment qu'ils pourraient trouver. Et gare à eux si le travail ne s'accomplissait pas correctement ! Ainsi firent-ils, vous le pensez bien !
Hélas ! quand elle fut presque achevée, une seconde fois, la tour s'écroula. Puis une troisième, et une quatrième. Si bien que les châtiments tombaient drus sur les maçons et que le roi enrageait de plsu en plus.  Finalement, dans la crainte de ne jamais voir sa tour édifiée, Voltiger s'avisa qu'il valait mieux s'adresser aux mages et aux astronomes qu'aux maçons. Après onze jours de graves discussions, ceux-ci persuadèrent le roi que la tour ne tiendrait jamais si l'on ne mélangeait au mortier le sang d'un enfant de sept ans, né sans père.
- Que douze messagers partent immédiatement à travers la Bretagne et ramènent un enfant qui réponde à ces conditions, ordonna Voltiger.
Un beau matin, l'un de ces messagers rencontra sur sa route des jeunes garçons en train de s'amuser. Parmi eux se trouvait Merlin. Et Merlin, qui connaissait toutes choses, s'avança vers lui et dit :
- Je suis celui que tu cherches, Messager. Enfant sans père dont tu dois rapporter le sang à ton roi.
- Qui t'a dit cela ? demanda le messager interloqué.
Ce garçon ne ressemblait pas  tout à fait aux autres garçons. Il n'avait pas le regard rieur et naïf des jeunes enfants.
- Si tu me certifies que tu ne me feras aucun mal, j'irai avec toi et je t'expliquerai pourquoi la tour ne tient pas, poursuivait Merlin. Mais je pourrais d'abord te montrer que je sais bien d 'autres choses, ajouta-t-il négligemment.
- Vraiment ? dit le messager. Allons ! Parle...
Et il regardait Merlin avec une méfiance non déguisée.
- Eh bien, il s'agit d'une tour que le roi Voltiger voudrait bâtir, mais la tour s'écroule toujours. Alors il a réuni des mages...
Du geste, le messager l'interrompit. Il se disait : "ce garçon est extraordinaire. Non, je ne puis le tuer."
- Viens avec moi, ordonna-t-il à Merlin. Et, saisissant le bras de l'enfant, il ajouta plus doucement : n'aie pas peur.
Merlin, lisant dans sa pensée, accepta volontiers de le suivre. Auparavant, il alla embrasser sa mère qu'il rassura pleinement.
Tout au long du chemin,, le messager acquit la conviction que Merlin était l'être le plus prodigieux qui eût jamais foulé le sol breton et qu'il se devait, en conséquence, de le maintenir en vie. Seulement, quand il arriva à quelques kilomètres du palais, il se demanda comment il s'y prendrait avec Voltiger. Merlin aurait-il une idée ?
- Dis au roi al vérité, répondit Merlin. Donne-lui l'assurance que je lui expliquerai pourquoi il ne parvient pas à bâtir sa tour.
Ainsi fit le messager, si bien que le roi, intrigué au plus haut point, manda Merlin, lequel prononça alors ces mots :
- Sous les fondations de la tour, habitent deux dragons. L'un est rouge et l'autre est blanc. Quand le poids de la tour devient trop pesant pour eux, ils éprouvent le besoin de se retourner. C'est à ce moment que les murs s’écroulent.
- Dans ce cas, il ne reste qu'une chose à faire, dit le roi, creuser le sol.
Et aussitôt les ouvriers se mirent au travail. Dès qu'ils atteignirent la base des fondations, ils trouvèrent deux énormes dalles qu'ils soulevèrent. Merlin avait raison : deux dragons en sortirent qui se jetèrent sauvagement l'un contre l'autre.
Stupéfaits, intrigués, Voltiger, sa cour et tous les ouvriers suivirent la bataille, qui dura deux jours. Le dragon rouge parut d'abord avoir le dessus, mais le blanc, plus agile parce que plus jeune, finit par le tuer. Cependant, son triomphe fut bref, car il se coucha et mourut à son tour.
S'adressant à Voltiger, Merlin lui dit :
- Maintenant, tu peux faire édifier une tour.
Voltiger hocha la tête. Après un temps de réflexion, il demanda :
- Saurais-tu me dire ce que signifie la bataille des deux dragons ?
Merlin sourit :
- Promets-moi d'abord de ne point me malmener pour t'avoir dit la vérité.
- Je te le promets.
- Alors écoute bien : le dragon rouge, c'est toi, Voltiger, le dragon blanc, c'est Ute Pendagon. Dans quelques jours, vous entrerez en lutte : toi pour garder, lui pour reconquérir son royaume usurpé. Et le dragon blanc sera vainqueur du dragon rouge.
A ces mots, le roi pâlit. Uter Pendragon était-il donc encore un vivant avec lequel il fallait compter ? Le cœur lourd d'angoisse, il décida par prudence d'envoyer une armée à Wenchester. Pouvait-il se douter que lorsque ses gens verraient luire au soleil les bannières d'Uter Pendragon sur le bateau qui l'amenait de Petite-Bretagne au-devant de cette armée menaçante, ils le reconnaîtraient aussitôt pour leur roi légitime ?  C'est ce qui arriva pourtant et Voltiger, abandonné de ses soldats et de ses amis, n'eut que le temps de s'enfuir dans un de ses châteaux forts.
Il y demeura quelques jours en proie à la peur, ainsi que l’avait prédit merlin, il mourut pendant l'assaut qu'Uter Pendragon donna à la forteresse.
Il advint qu'Uter Pendragon, devenu roi de Grande-Bretagne entendit parler de l'extraordinaire Merlin, qui non seulement connaissait toutes choses, mais possédait encore de singuliers pouvoirs.
Le roi décida donc de le faire vivre à sa cour, et envoya des messagers à sa recherche, sachant qu'il se cachait dans la forêt de Northumberland.
Un jour que l'un de ces messagers parcourait cette forêt épaisse et toute bruissante du murmure des feuilles, il aperçut, vêtu d'un bliaut élimé, les cheveux hirsutes, la barbe longue, et portant sur l'épaule la cognée des bûcherons, un homme très maigre qui l'aborda en ces termes :
- Beau Sire, vous ne faites guère, me semble-t-il, la besogne dont vous a chargé votre seigneur...
Amusé, autant que déconcerté par cette remarque, l'enquêteur s'arrêta et, d'un ton de plaisanterie, demanda au bûcheron de quoi il se mêlait.
Sasn répondre directement à la question, celui-ci déclara :
- Si je cherchais merlin, il y a belle lurette que je l'aurai trouvé ! Cependant, il m'a recommandé de vous dire qu'il se rendra au palais si le roi en personne vient le quérir en cette forêt.
Ce qui eut pour résultat de faire ouvrir des yeux tout ronds de stupéfaction à l'enquêteur.
- Merlin ! répétait-il. Tu connais donc Merlin... ?
Le bûcheron hocha la tête, puis il disparut dans un fourré après une pantomime compliquée autant qu'intraduisible.
Quand le roi Uter Pendragon apprit la chose, il n'hésita pas une seconde :
- Je pars au-devant de Merlin, dit-il.
Et c'est ainsi que le roi et ses gens chevauchaient, un beau matin d'automne, à travers feuilles et buissons odorants et jaunis. Parvenus à une clairière, ils virent un troupeau de moutons, puis le jeune berger qui les gardait. Ils l'interrogèrent.
- Connaitrais-tu Merlin, par hasard ?
- Certes, répondit le berger.
- Tu es son ami ?
- J'attends un roi et si ce roi venait, je saurais bien le mener à Merlin.
- Eh bien, conduis-nous à lui....
Comme le berger se grattait la tête et paraissait hésiter, Uter Pendragon s'avança et se nomma.
- Je suis le roi lui-même, dit-il.
- Et moi, je suis Merlin dit le berger.
Les compagnons du roi poussèrent des cris d'indignation. Quoi ! Ce berger presque contrefait se prendre pour... mais ils n'eurent pas le temps de terminer leur phrase : à la place du berger apparut le jeune enfant qui avait expliqué à Voltiger devant tous ses courtisans ce que signifiait la bataille des deux dragons. Alors, le roi et ses compagnons, fort impressionnés, la saluèrent et l'entourèrent.
C'est ainsi qu'on apprit, pour la première fois, en Grande-Bretagne, que Merlin possédait le pouvoir de se transformer à sa guise et de prendre l’apparence d'un autre.
Cependant, Uter Pendragon eut beau lui promettre monts et merveilles, Merlin refusa de vivre à sa cour. Comme c'était un sage, il se contenta de remercier le roi et de l'assurer de son aide, préférant laisser aller les choses et ne point donner aux courtisans des sujets de jalousie, ce dont il eût été le premier à pâtir.
Le roi s'inclina, mais dès qu'un problème se posait, qu'une question restait sans réponse, il appelait Merlin qui accourait. Ce fut ainsi que grâce à lui, Uter Pendragon put vaincre des ennemis redoutables, les Saines, et grâce à son pouvoir d'enchanteur, donner aux soldats morts, près de Salisbury, un cimetière aux pierres tombales venues d’Islande, si longues et si lourdes que nul homme n'aurait pu les soulever, même avec un engin.
Et tant que le monde durera, ces pierres seront là...

***
Légendes des Chevaliers de la Table Ronde
laurence Camiglieri
Éditions Nathan

jeudi 8 septembre 2011

La robe merveilleuse

C'était la petite fille la plus pauvre du monde. Elle ne possédait rien, pas même une poupée de chiffons, pas même d'images. Elle n'avait qu'une seule robe et, quand sa mère la lui lavait, elle devait rester au lit pour attendre qu'elle fût sèche.
Un soir, la mère regarda en soupirant la fillette endormie, puis son regard se porta sur une pauvre guenille bleue pliée avec soin sur un tabouret, et elle songea que l'enfant avait besoin d'une robe neuve.
Mais comment une pauvre mère qui travaille tout le jour pour gagner du pain peut-elle trouver l'argent nécessaire pour acheter une robe ? Elle ouvrit la fenêtre, contempla la campagne en fleur, à la clarté de la lune et pensa : " Quelqu'un me donnera sûrement une robe pour mon enfant."
Elle sortit sans bruit, referma la porte et alla à la recherche d'une robe. A peine était-elle sur la route qu'elle rencontra un magnifique rayon de lune.
- Douce lune, dit la mère, veux-tu me faire de tes rayons une robe pour mon enfant ?
- Je le ferais volontiers, répondit la lune gentiment, mais les hommes se plaindraient ensuite de ma lumière pâlie. Cherche ailleurs ;
La mère s'éloigna en soupirant. Elle entendit alors le rossignol chanter dans la forêt d'une voix si douce qu'il semblait vouloir exprimer toute la tendresse d'un coeur. Emue, elle lui demanda :
- Cher petit rossignol, veux-tu de tes chants, faire une robe pour mon enfant ?
- Je regrette beaucoup, répondit le rossignol, mais, si je ne pouvais plus chanter, la nature perdrait son plus grand charme et tous les êtres se plaindraient. Cherche ailleurs;
La mère s'éloigna de nouveau en soupirant. Elle tenait la tête baissée et regardait les fleurs aux brillantes couleurs qui s'épanouissaient sur le bord du chemin. Et elle dit aux fleurs d'une voix caressante :
- Petites fleurs, voulez-vous me donner vos pétales pour que j'en fasse une robe pour mon enfant? Je vous en serais si reconnaissante ! mon enfant a absolument besoin d'une robe.
- C'est bien malheureux, murmurèrent les fleurs, mais, si nous te donnions nos pétales, c'est nous qui resterions sans vêtements. Et, alors, que deviendraient les sentiers et les prairies sans fleurs ? Cherche ailleurs.
Déçue, découragée, la pauvre mère s'éloigna. Elle arriva au bord de la rivière et regarda ses eaux tranquilles qui passaient en babillant. Elle l'interpella en ces termes :
- Rivière parfumée de menthe et de genièvre, qui descends des fraîches montagnes, je te prie, fais-moi de ton eau une robe pour mon enfant.
- Je ne le puis, répondit la rivière, je suis pressée car je dois aller très loin. Cherche ailleurs.
La mère repartit, désolée. Tout espoir l'abandonnait et elle songeait au retour. Mais voici que, devant elle, une sauterelle gambadait joyeusement, la regardant de ses petits yeux étonnés.
- Je te prie, gaie sauterelle, dit la mère soudain consolée, de ta joie fais une robe pour mon enfant qui en a absolument besoin.
- Bé ! Qui donc se priverait de sa propre joie ? répondit la sauterelle d'une voix stridente, ce serait bien stupide. Cherche ailleurs.
Et la sauterelle s'en alla en gambadant.
Alors la mère, le coeur plein de tristesse, songea à retourner à la maison; aucune créature, dans cette nuit lumineuse, n'avait eu pitié d'elle et de son enfant. Elle jeta un regard autout d'elle pour chercher un autre sentier, car elle ne voulait pas se retrouver parmi ces êtres restés insensibles à sa requête.
Et voici qu'en passant à côté d'une masure déserte et presque en ruine elle entendit un gémissement lugubre qui venait de ces vieilles pierres noires.
- Qui est-ce qui gémit ainsi ? demanda-t-elle.
- C'est moi, le hibou, répondit la triste voix. Je suis toujours seul; personne ne m'aime parce que je suis aussi laid que ma voix; et toi, qui es-tu ?
La mère s'approcha d'une fenêtre sur le rebord de laquelle perchait le hibou; il la regardait de ses yeux mélancoliques au fond desquels brillait une lueur.
- Je suis la mère de la petite fille la plus pauvre du monde, dit-elle, et je cherche une créature assez bonne pour me donner une robe pour mon enfant qui en a si grand besoin. Mais, jusqu'à présent, tout le monde m'a repoussée. Je dois donc rentrer à la maison et me remettre à raccommoder avec une patience infinie la pauvre vieille robe.
Et la pauvre mère poussa un soupir. Il ne lui était pas venu à l'esprit de demander son aide au hibou, ce pauvre être déshérité, misérable et solitaire.
- Je n'ai rien à te donner, reprit le hibou, car je suis aussi pauvre que toi. Mais ma compassion est si grande qu'elle pourrait suffire à faire une robe pour ton enfant.
Et le hibou se mit à pleurer; ses larmes brillantes tombaient en abondance aux pieds de la pauvre mère. Et peu à peu elles se transformèrent en une sorte de resplendissant tissu de diamants. La mère le ramassa, émerveillée, émue, heureuse. Le pauvre hibou avait donné sa compassion, la seule richesse qui n'appauvrit pas celui qui s'en prive, mais qui, au contraire, l'enrichit toujours davantage, comme la source vive, qui, plus elle donne d'eau, plus elle en a !
La mère courut porter à la maison la robe merveilleuse.
Et, le lendemain, il n'y avait pas une seule petite fille riche qui eût une robe aussi belle.
- Mais ce sont des diamants, ce sont des diamants ! s'exclamaient les gens qui s'attroupaient dans la rue pour admirer et pour toucher la robe merveilleuse.
Personne ne s'apercevait que c'étaient seulement des larmes de compassion.

***
Conte italien

mardi 6 septembre 2011

Le cataplasme

Ceci n'est pas une anecdote du vieux temps. Elle date de l'après-guerre de 1914 et votre conteuse l'entendit, toute fraîche.
Un docteur limousin de nos amis avait été appelé auprès d 'un paysan malade. Il ordonna qu'on lui fit des cataplasmes. Mais les environs manquaient de pharmacie.
- N'importe ! dit le médecin. Vous faites de crêpes ?
Les crêpes dont les Limousins accompagnent volontiers leurs repas sont faites de blé noir et elles sont particulièrement épaisses.
La fermière, femme du malade, comprit tout de suite. Les crêpes, bien chaudes, devaient remplacer les cataplasmes. Elle promit que son homme n'en manquerait pas.
A quelques jours d elà, le médecin vint aux nouvelles :
- Comment va notre malade ? A-t-il supporté ses crêpes bien chaudes ?
- Je pense bien, M'sieur le Docteur, répondit la fermière. Il en a mangé vingt le même jour et je n'arrive pas à le rassasier.
Le médecin partit, pleinement rassuré sur l'état général du malade.

***
Contes et légendes de la Marche et du Limousin
Jean Portail
Éditions Fernand Nathan

jeudi 1 septembre 2011

Merlin l'enchanteur

Il était une fois, en Bretagne, une jeune femme qui mit au monde un bébé si velu qu'on n'en avait jamais vu de semblable. Elle demanda aux personnes qui l'assistaient de le porter immédiatement à l'église pour qu'il reçut le baptême.
- Quel nom voulez-vous lui donner ?
- Celui de son aïeul maternel, répondit la jeune femme.
C'est ainsi que le bébé fut appelé Merlin.
Or, Merlin avait pour père un diable, ce que sa maman n'osait avouer. Tout en le berçant dans ses bras, elle l'embrassait malgré sa laideur et lui dit un jour :
- Parce que je ne peux désigner ton père, mon bébé chéri, tu seras appelé : "enfant sans père" et moi, selon la loi, je vais être condamnée et mise à mort. Pourtant je ne l'ai pas mérité...
- Tu ne mourras certainement pas à cause de ma naissance.
Merlin avait alors tout juste neuf mois. La stupéfaction de sa mère en l’entendant parler fut si grande qu'elle le laissa choir. Aussitôt l'enfant se mit à hurler, ameutant tous les voisins qui voulurent connaître la cause de ce vacarme.
La mère de Merlin aurait-elle voulu par hasard le tuer ?
- Figurez-vous que Merlin parle comme une grande personne, expliquait-elle à tous ceux qui l'interrogeaient.
Comme Merlin gardait la bouche close, à présent, cela rendait la chose encore plus extraordinaire et plus mystérieuse.
A la fin, certaines personnes, espérant l'entendre, le rudoyèrent.
- Ah ! dirent-elles, il eût mieux valu pour la mère que tu ne fusses jamais né.
- Taisez-vous ! cria aussitôt le nourrisson, rouge de colère. Laissez ma mère en paix. Nul ne sera assez hardi, tant que je vivrai, pour lui faire du mal ou justice, hors Dieu.
Si jamais gens connurent l'ébahissement, ce fut bien ceux qui entendirent ces mots. Et tous, sans exception, s'empressèrent de colporter la nouvelle à travers le village, tant et si bien qu’elle parvint aux oreilles du juge.
Or le juge se dit : "Peut-être ferais-je bien de me débarrasser de cette affaire que j'avais oubliée et de convoquer cette mère que je dois condamner à être brûlée vive". Au demeurant, le juge ne croyait en rien tout ce qui se racontait.
Aux questions gênantes qu'il lui posa, la mère ne put que baisser la tête jusqu'à ce que Merlin, qu'elle tenait dans ses bras, éternuât bruyamment et s'écriât :
- Ce n'est pas de si tôt que vous la condamnerez, monsieur le Juge...
- Ah ! fit la magistrat qui n'en croyait pas ses oreilles. Et tu vas me dire pourquoi, j'espère...
 - Certainement, répondit Merlin imperturbable, car si l'on condamnait toutes les personnes qui ne peuvent avouer le nom du père de leur enfant, il y aurait ici quantité de gens qui seraient brûlés. Je le ferais bien voir, si je voulais. Et ajouta, le poupon belliqueux, je connais mieux mon père que vous le vôtre, monsieur le Juge, ne vous en déplaise...
A ces mots, le magistrat; le rouge au front, se disait : "Ce garçon est extraordinaire. Non, je ne puis le tuer".
- Qui donc est ton père ? dit-il enfin de sa voix la plus douce.
- Un de ces diables qui ont nom incubes et qui habitent l'air. De lui, j'ai la science infuse et celle des choses faites, dites et passées. Je connais également celles qui doivent arriver...
- Les choses faites, dites et passées... répéta le juge en tremblant.
Et comme il ne devait pas avoir la conscience bien tranquille, il décida de laisser la mère de Merlin en liberté.
Celui-ci vécut heureux et choyé auprès d'elle jusqu'à l'âge de sept ans.

***
Laurence Camiglieri
Légendes des Chevaliers de la Table Ronde
Éditions Nathan

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