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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


jeudi 31 mars 2011

Coralie petite fée

Un dernier coup d'œil dans le miroir, l'habit de fée est réussi, du bleu pour la robe qui finit en guirlandes, du rose sur les joues et sur les jolies sandales. Le chapeau (de fée) laisse s'envoler un flot de mousseline blanche. Coralie est prête pour le bal du Carnaval des enfants. Elle tourne, à gauche, à droite, lance ses yeux par dessus son épaule et se trouve....ravissante. Hugo, le beau Robin des Bois qui fait chavirer toutes les filles de sa classe aura-t-il un regard pour elle ? Coralie fait oui de la tête et sourit encore une fois à son reflet.
Mais il manque quelque chose à cette petite fille qui se prend pour une messagère de bonheur sur terre. La baguette Coralie, la baguette magique sans laquelle tu ne serais rien qu'une petite fille déguisée et pas une vraie fée. Maman appelée au secours écarte les bras en signe d'impuissance, on a pensé à tout, au costume, au jupon, au voile, au maquillage, pas à la baguette ! La petite a soudain au fond des yeux la petite lueur qui annonce les chagrins de fillette et Maman fond, comme toujours lorsqu'elle la remarque. Alors elle a une idée, une vraie idée de maman.
On va descendre dans la petite boutique du brocanteur, ce vieux fou qui collectionne les vieilles reliques, les vestiges des appartements désertés, persuadé qu'il vendra quelque chose un jour et on dégottera bien dans son bric à brac, quelque chose qui ressemblera à une baguette de fée. Aussitôt dit, aussitôt fait (fée?) on se retrouve dans le capharnaüm du vieil original qui dit oui, en chevrotant, oui baguette magique je vends ! Coralie regarde une fois sa montre, une fois sa mère, le vieux lui, a disparu sous la poussière... et réapparaît, triomphant, un bout de cristal blanc dans la main. Pour crédibiliser sa trouvaille, il l'agite et soudain dans l'air se dégage quelque chose qui ressemble à une poussière d'étoiles, un nuage qui les fait éternuer toutes les deux. Le nuage évanoui, c'est un vulgaire morceau de plexiglass qui reste entre les mains du petit marchand. Maman glisse un oeil sur la déception de Coralie, qui d'un haussement d'épaules, dira : "C'est mieux que rien".
Sitôt dans l'escalier, l'enfant s'entraîne à se prendre pour une véritable fée, soulève un peu sa jupe de satin et dirige la baguette sur le mur qui aurait bien besoin d'un coup de pinceau. Bruit d'étincelles, la petite a sursauté mais elle est sûre que le panneau a bougé, elle ne dira rien, on pourrait se moquer de son identification à Clochette ou Mélusine !
Sur le chemin qui les mène à l'école ou la maîtresse attend son petit monde, Coralie saute d'un pied sur l'autre,gambade et joue de la baguette comme une pro. Elle s'approchera de Robin des Bois, alias Hugo, lui embrassera le front et apposera la baguette de fée sur son épaule droite en premier pour en faire un prince charmant. Tout en répétant sa mise en scène, elle heurte la sienne d'épaule et il lui pousse une aile dans le dos, la même chose de l'autre côté et voilà une seconde aile à droite. Un frôlement sur la robe et celle- ci s'évanouit dans le bitume, Coralie s'élève dans le ciel, Coralie s'est habillée en fée Clochette et d'un seul coup d'ailes a rejoint les autres. Il y a beaucoup de poussière d'étoile qui l'entoure dans son vol, la même poussière scintillante que tout à l'heure chez le brocanteur. 

Le bonhomme avait raison : la baguette est magique !

mercredi 23 mars 2011

Le bonheur dans une branche

Je vais vous conter une histoire sur les jeux de la fortune et du sort.
Nous connaissons tous le bonheur ; les uns le voient chaque jour, comme s’il était attaché à leurs pas, les autres l’aperçoivent certaines années, certains jours ; quelques-uns ne l’entrevoient qu’un seul jour dans leur vie ; mais enfin personne ne reste sans faire connaissance avec lui.
Vous ne savez peut-être pas, mais cependant c’est la vérité, qu’à chaque petit enfant qui vient de naître, le bon Dieu fait un don ; il ne le place pas à côté du berceau, mais dans un endroit secret où l’on songe le moins à le chercher ; aussi lorsqu’on le découvre dans cette cachette est-on bien agréablement surpris.
Ce don, par exemple, peut être dans une pomme ; ce fut là le cas du fameux Newton. Il vit une pomme tomber d’un arbre, et sa fortune fut faite. Si vous ne connaissez pas cette histoire, demandez à quelque personne instruite de vous l’apprendre. Moi j’ai à vous conter l’histoire d’une poire.
Il y avait une fois un brave homme né dans la misère ; il était, malgré son courage, resté toujours pauvre. Tourneur de sa profession, il faisait surtout des manches de parapluies. Il s’était marié, sa femme était bien travailleuse ; mais tout ce qu’ils gagnaient à eux deux ne suffisait qu’à peine à les nourrir eux et leurs enfants au jour le jour.
- Jamais je n’aurai de chance, disait-il ; il avait fini par en prendre son parti, et il ne murmurait pas contre la Providence, comme l’auraient fait tant d’autres.
Ce que je vous raconte est une histoire véritable, et je pourrais nommer le pays et l’endroit où elle s’est passée ; mais cela ne fait rien à la chose.
Le brave homme avait un jardinet où poussaient quelques cerisiers sauvages, dont les fruits aigres étaient un régal pour les moineaux, et aussi un beau poirier ; mais il était stérile, jamais il n’avait porté de poires ; il ne servait qu’à donner de l’ombre. Toutefois attendez ce qui suit :
Une nuit, il y eut une tempête épouvantable. Le lendemain on put lire dans les gazettes que la grosse diligence avait été soulevée par l’ouragan et lancée comme une balle d’enfant dans le fossé. Donc ne vous étonnez pas si le vent abattit une grosse branche du poirier.
On l’apporta à l’atelier, et par plaisanterie le brave ouvrier en tourna une grosse poire, puis une plus petite et enfin quelques-unes qui étaient comme de petites poires du pays de Lilliput. Il les donna comme joujoux à ses enfants en disant :
- Comme cela il ne sera pas dit que cet arbre obstiné n’aura jamais produit de poire.

Je n’ai pas eu encore occasion de vous dire que dans ce pays il pleuvait très souvent ; c’est pourquoi notre brave homme pouvait vivoter en confectionnant des manches de parapluies. Dans la maison il y avait un parapluie, un seul, mais un grand parapluie de famille. Il était quelque peu rapiécé et rafistolé ; plusieurs fois le vent l’avait retourné avec violence. Le manche avait aussi été endommagé ; le brave homme l’avait réparé facilement ; mais ce qui le fâchait et l’irritait, c’est que l’anneau qui serrait l’étoffe quand il ne pleuvait pas tenait fort mal ; parfois l’anneau se brisait, parfois le bouton auquel on l’accrochait partait.
Un jour que ce dernier accident s’était encore produit, le brave homme chercha partout par terre après le bouton ; mais il ne trouva qu’une des gentilles petites poires qu’il avait tournées et que les enfants avaient perdue en jouant.
- Tiens, se dit-il, cela fera peut-être l’affaire.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Il perça la petite poire, y passa un cordon, l’adapta à ce qui restait de l’anneau, et ma foi l’étoffe était parfaitement serrée, bien mieux qu’auparavant.
Aussi, lorsque quelque temps après il envoya à un marchand de la capitale une commande de manches de parapluies, il y ajouta quelques-unes de ces petites poires ainsi façonnées pour cet usage. Dans la ville on ne voulut pas s’en servir, mais une de ces petites poires parvint jusqu’en Amérique, et là on reconnut tout de suite qu’elle valait mieux que tous les boutons du monde pour tenir l’étoffe des parapluies, et l’on écrivit au marchand de munir de ces petites poires tous les parapluies qu’il enverrait.
C’est alors qu’il y eut du travail à abattre chez notre brave tourneur ; c’est par milliers qu’il eut à fabriquer des petites poires ; comme elles avaient été reconnues d’un usage pratique en Amérique, maintenant les gens qui d’abord n’y avaient pas fait attention ne voulaient plus autre chose.
Toute la branche y passa et ensuite tout le poirier. Les shillings, puis les écus s’amoncelèrent dans la bourse du brave tourneur, qui prit un grand atelier et eut des compagnons et des apprentis qui, avec lui, tournaient, tournaient toujours des petites poires. Et, devenu riche, il avait coutume de dire en souriant : 
- Mon bonheur était caché dans une branche.
C’est ce que je dis aussi, moi qui vous raconte cette histoire.
Vous ne savez peut-être pas que chez nous, en Danemark, il y a un dicton qui dit : « Si tu trouves une branche à l’écorce blanche, prends-la dans ta bouche et tu seras invisible."
J’ai trouvé une de ces branches et j’arrive ainsi sans être vu parmi les enfants quand papa, ou maman, ou la sœur aînée leur lit mes contes. Je reste là, invisible, la branche enchantée dans la bouche, et quand je vois que ces chers petits s’amusent et se divertissent en entendant mes récits, que leurs yeux s’animent et que leur petit cœur est touché, alors je suis heureux et je me dis : "À moi aussi mon bonheur est dans une branche."

***
Hans Christian ANDERSEN

samedi 5 mars 2011

La plume et l’encrier

« C’est pourtant extraordinaire, tout ce qui peut sortir d’un encrier ! »
Ces paroles, vous auriez pu les entendre, si vous vous étiez trouvé un certain jour dans le cabinet d’un grand poète. Sur la table était un bel encrier : c’était lui qui discourait ainsi s’adressant à la plume, au canif, à tous les objets de l’écritoire.
« Oui, je le répète, continua-t-il, c’est extraordinaire, inimaginable ! Que de choses n’ai-je pas déjà vu tirer de mon sein ! Combien d’autres en sortiront encore quand les hommes puiseront de nouveau à la source que je contiens. Une goutte suffit pour couvrir une demi-page de papier. Non, vraiment, c’est étonnant ! Toutes les créations du poète, ces figures si vivantes, ces sentiments tendres exprimés en vers si gracieux, ces belles descriptions de la nature, tout cela émane de moi. Ce qu’il y a de plus particulier, c’est que je ne connais pas du tout la nature ; il y a donc en moi un instinct inconscient, admirable. Et tenez, ces chevaliers héroïques, montés sur des palefrois hennissants ; ces charmantes châtelaines qui paraissent dans le dernier poème de l’homme qui est chargé d’extraire les trésors que je renferme, tout cela est sorti de moi ; et je vous assure qu’en produisant ces merveilles, je ne pense à rien : voilà ce qu’il y a de plus fort.
– Vous avez bien raison, interrompit la plume, en disant que vous ne pensez à rien. Si vous réfléchissiez tant soit peu, vous comprendriez que votre rôle n’est que de fournir un liquide qui sert à exprimer, à tracer sur le papier, ce que moi je contiens d’idées. C’est la plume qui écrit, mon cher. Autrefois, lorsqu’il n’y avait pas encore d’encre, c’était mon aïeul le stylet qui écrivait ; or, que dit-on d’un grand écrivain ? Il a un style sublime, émouvant. D’un autre on dira : Il a une plume élégante. Jamais il n’est question d’encrier. Mais on dit : Bête comme un pot. Or êtes-vous autre chose qu’un pot à encre ?
– Paix ! ma mie, répondit l’encrier ; je vous pardonne les injures que vous me dites ; vous n’avez pas plus d’expérience qu’une gamine. Combien de temps y a-t-il que vous avez réellement fait votre entrée dans le monde ? Une semaine à peine, et vous voilà déjà presque usée et au bout de votre carrière. Vous n’êtes qu’un simple instrument, ma belle ; à combien de vos pareilles n’ai-je pas déjà fourni mon admirable liquide ? Les unes étaient des plumes d’oie ; d’autres, des plumes d’acier de fabrique anglaise de toute provenance. Je les ai eues à mon service l’une après l’autre, et j’en aurai encore bien d’autres après vous. Ce n’est pas de cela que je suis en peine ; mais je voudrais bien savoir ce qui sortira de mon sein, quand l’homme y puisera la prochaine fois.
La plume ne répliqua que par un grattement dédaigneux.
Le poète revint chez lui, tard dans la soirée. Il avait été au concert, et il avait entendu un célèbre violoniste ; il était encore tout ému du jeu incomparable et enchanteur du virtuose qui savait tirer de son instrument des sons qui tantôt ressemblaient au doux gazouillement des oiseaux, tantôt faisaient l’effet de la tempête passant à travers une forêt de sapins. Puis c’étaient des accents qui serraient délicieusement le cœur et arrachaient des larmes. On aurait dit que non seulement les cordes, mais encore le chevalet, les vis, le fond du violon, résonnaient et émettaient des mélodies. Le morceau était des plus difficiles à exécuter ; mais le jeu de l’artiste était si aisé, si parfait, que tout le monde croyait pouvoir en faire autant. L’archet courait si librement, comme de lui-même, qu’on oubliait tout à fait l’artiste qui animait l’instrument et lui communiquait les inspirations de son âme.
Mais le poète, lui, ne l’oubliait pas, et voici les pensées qu’il se mit à écrire :
« Que de folie ce serait si l’archet ou le violon s’imaginaient que c’est à eux que revient la gloire de produire ces harmonies célestes, et s’ils s’en targuaient !
« Et cependant, nous autres humains, poètes, artistes, savants, princes, hommes d’État, capitaines, nous nous vantons de nos faits et gestes, et cependant nous ne sommes que des instruments dans les mains du Maître suprême dont nous exécutons les desseins, dont l’esprit divin nous inspire. À lui seul l’honneur ! »
Le poète se recueillit alors et écrivit ensuite une parabole : le Maître et les instruments.
Quand il fut parti, la plume dit à l’encrier :
« Eh bien, j’espère que vous avez reçu votre paquet ! Vous avez, je pense, saisi ce que je viens d’écrire ?
– C’est-à-dire ce que je vous ai donné à écrire, répondit l’encrier. Il y a là de quoi rabattre à jamais votre caquet, si vous aviez assez d’intelligence pour comprendre combien je me suis moqué de vous. D’un coup je me suis vengé de toutes vos insolences.
– Méchant pot à encre ! s’écria la plume en crachant de toutes ses forces.
– Mauvaise plume hors de service ! » répondit l’encrier sur le même ton.
Tous deux pensaient avoir chacun rivé à l’autre son clou, et sur ce doux sentiment ils s’endormirent.
Le poète, lui, ne sommeillait pas. Accoudé à sa fenêtre, contemplant la nuit étoilée, il sentait ses idées se presser dans sa tête, comme les sons naguère coulaient à travers le violon ; les unes étaient fines et gracieuses, les autres grandioses et sublimes. Son cœur vibrait sous l’inspiration du Maître suprême :
« À lui seul l’honneur ! »

***
Hans Christian ANDERSEN

vendredi 4 mars 2011

La pâquerette

Écoutez bien cette petite histoire.

À la campagne, près de la grande route, était située une gentille maisonnette que vous avez sans doute remarquée vous-même. Sur le devant se trouve un petit jardin avec des fleurs et une palissade verte ; non loin de là, sur le bord du fossé, au milieu de l’herbe épaisse, fleurissait une petite pâquerette. Grâce au soleil qui la chauffait de ses rayons aussi bien que les grandes et riches fleurs du jardin, elle s’épanouissait d’heure en heure. Un beau matin, entièrement ouverte, avec ses petites feuilles blanches et brillantes, elle ressemblait à un soleil en miniature entouré de ses rayons. Qu’on l’aperçût dans l’herbe et qu’on la regardât comme une pauvre fleur insignifiante, elle s’en inquiétait peu. Elle était contente, aspirait avec délices la chaleur du soleil, et écoutait le chant de l’alouette qui s’élevait dans les airs.
Ainsi, la petite pâquerette était heureuse comme par un jour de fête, et cependant c’était un lundi. Pendant que les enfants, assis sur les bancs de l’école, apprenaient leurs leçons, elle, assise sur sa tige verte, apprenait par la beauté de la nature la bonté de Dieu, et il lui semblait que tout ce qu’elle ressentait en silence, la petite alouette l’exprimait parfaitement par ses chansons joyeuses. Aussi regarda-t-elle avec une sorte de respect l’heureux oiseau qui chantait et volait, mais elle n’éprouva aucun regret de ne pouvoir en faire autant.
« Je vois et j’entends, pensa-t-elle ; le soleil me réchauffe et le vent m’embrasse. Oh ! j’aurais tort de me plaindre. »

En dedans de la palissade se trouvaient une quantité de fleurs roides et distinguées ; moins elles avaient de parfum, plus elles se redressaient. Les pivoines se gonflaient pour paraître plus grosses que les roses : mais ce n’est pas la grosseur qui fait la rose. Les tulipes brillaient par la beauté de leurs couleurs et se pavanaient avec prétention ; elles ne daignaient pas jeter un regard sur la petite pâquerette, tandis que la pauvrette les admirait en disant : « Comme elles sont riches et belles ! Sans doute le superbe oiseau va les visiter. Dieu merci, je pourrai assister à ce beau spectacle. »
Et au même instant, l’alouette dirigea son vol, non pas vers les pivoines et les tulipes, mais vers le gazon, auprès de la pauvre pâquerette, qui, effrayée de joie, ne savait plus que penser.
Le petit oiseau se mit à sautiller autour d’elle en chantant : « Comme l’herbe est moelleuse ! Oh ! la charmante petite fleur au cœur d’or et à la robe d’argent ! »

On ne peut se faire une idée du bonheur de la petite fleur. L’oiseau l’embrassa de son bec, chanta encore devant elle, puis il remonta dans l’azur du ciel. Pendant plus d’un quart d’heure, la pâquerette ne put se remettre de son émotion. À moitié honteuse, mais ravie au fond du cœur, elle regarda les autres fleurs dans le jardin. Témoins de l’honneur qu’on lui avait rendu, elles devaient bien comprendre sa joie ; mais les tulipes se tenaient encore plus roides qu’auparavant ; leur figure rouge et pointue exprimait leur dépit. Les pivoines avaient la tête toute gonflée. Quelle chance pour la pauvre pâquerette qu’elles ne pussent parler ! Elles lui auraient dit bien des choses désagréables. La petite fleur s’en aperçut et s’attrista de leur mauvaise humeur.
Quelques moments après, une jeune fille armée d’un grand couteau affilé et brillant entra dans le jardin, s’approcha des tulipes et les coupa l’une après l’autre.
— Quel malheur ! dit la petite pâquerette en soupirant ; voilà qui est affreux ; c’en est fait d’elles.
Et pendant que la jeune fille emportait les tulipes, la pâquerette se réjouissait de n’être qu’une pauvre petite fleur dans l’herbe. Appréciant la bonté de Dieu, et pleine de reconnaissance, elle referma ses feuilles au déclin du jour, s’endormit et rêva toute la nuit au soleil et au petit oiseau.

Le lendemain matin, lorsque la pâquerette eut rouvert ses feuilles à l’air et à la lumière, elle reconnut la voix de l’oiseau, mais son chant était tout triste. La pauvre alouette avait de bonnes raisons pour s’affliger : on l’avait prise et enfermée dans une cage suspendue à une croisée ouverte. Elle chantait le bonheur de la liberté, la beauté des champs verdoyants et ses anciens voyages à travers les airs.
La petite pâquerette aurait bien voulu lui venir en aide : mais comment faire ? C’était chose difficile. La compassion qu’elle éprouvait pour le pauvre oiseau captif lui fit tout à fait oublier les beautés qui l’entouraient, la douce chaleur du soleil et la blancheur éclatante de ses propres feuilles.
Bientôt deux petits garçons entrèrent dans le jardin ; le plus grand portait à la main un couteau long et affilé comme celui de la jeune fille qui avait coupé les tulipes. Ils se dirigèrent vers la pâquerette, qui ne pouvait comprendre ce qu’ils voulaient.
— Ici nous pouvons enlever un beau morceau de gazon pour l’alouette, dit l’un des garçons, et il commença à tailler un carré profond autour de la petite fleur.
— Arrache la fleur ! dit l’autre.
À ces mots, la pâquerette trembla d’effroi. Être arrachée, c’était perdre la vie ; et jamais elle n’avait tant béni l’existence qu’en ce moment où elle espérait entrer avec le gazon dans la cage de l’alouette prisonnière.
— Non, laissons-la, répondit le plus grand ; elle est très bien placée.
Elle fut donc épargnée et entra dans la cage de l’alouette.

Le pauvre oiseau, se plaignant amèrement de sa captivité, frappait de ses ailes le fil de fer de la cage. La petite pâquerette ne pouvait, malgré tout son désir, lui faire entendre une parole de consolation.
Ainsi se passa la matinée.
— Il n’y a plus d’eau ici, s’écria le prisonnier ; tout le monde est sorti sans me laisser une goutte d’eau. Mon gosier est sec et brûlant, j’ai une fièvre terrible, j’étouffe ! Hélas ! il faut donc que je meure, loin du soleil brillant, loin de la fraîche verdure et de toutes les magnificences de la création !
Puis il enfonça son bec dans le gazon humide pour se rafraîchir un peu. Son regard tomba sur la petite pâquerette ; il lui fit un signe de tête amical, et dit en l’embrassant :
— Toi aussi, pauvre petite fleur, tu périras ici ! En échange du monde que j’avais à ma disposition, l’on m’a donné quelques brins d’herbe et toi seule pour société. Chaque brin d’herbe doit être pour moi un arbre ; chacune de tes feuilles blanches, une fleur odoriférante. Ah ! tu me rappelles tout ce que j’ai perdu !
« Si je pouvais le consoler ? », pensait la pâquerette, incapable de faire un mouvement. Cependant le parfum qu’elle exhalait devint plus fort qu’à l’ordinaire ; l’oiseau s’en aperçut, et quoiqu’il languît d’une soif dévorante qui lui faisait arracher tous les brins d’herbe l’un après l’autre, il eut bien garde de toucher à la fleur.

Le soir arriva ; personne n’était encore là pour apporter une goutte d’eau à la malheureuse alouette. Alors elle étendit ses belles ailes en les secouant convulsivement, et fit entendre une petite chanson mélancolique. Sa petite tête s’inclina vers la fleur, et son cœur brisé de désir et de douleur cessa de battre. À ce triste spectacle, la petite pâquerette ne put, comme la veille, refermer ses feuilles pour dormir ; malade de tristesse, elle se pencha vers la terre.
Les petits garçons ne revinrent que le lendemain. À la vue de l’oiseau mort, ils versèrent des larmes et lui creusèrent une fosse. Le corps, enfermé dans une jolie boîte rouge, fut enterré royalement, et sur la tombe recouverte ils semèrent des feuilles de roses.
Pauvre oiseau ! pendant qu’il vivait et chantait, on l’avait oublié dans sa cage et laissé mourir de misère ; après sa mort, on le pleurait et on lui prodiguait des honneurs.

Le gazon et la pâquerette furent jetés dans la poussière sur la grande route ; personne ne pensa à celle qui avait si tendrement aimé le petit oiseau.

***
Conte de Hans Christian ANDERSEN
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