BIENVENUE

Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


jeudi 27 janvier 2011

La maladie de Madame Chatte

Un soir, dans le grenier très noir, derrière les caisses garnies de paille où le peuple des souris et des rats avait élu domicile, une grande nouvelle se répandit : Mme Chatte était malade !
Mme Chatte, c'était une belle minette, que l'on voyait se glisser le soir sur les gouttières, et qui, à pas menus, venait sans bruit, parfois rôder dans le grenier.
Mme Chatte, c'était la gardienne du garde-manger, rempli de choses succulentes. Mme Chatte, c'était l'ogresse des souris, qui, d'un coup de sa patte agile, vous les saisissait au passage, et d'un coup de dent les croquait, avant que les petites bêtes grignotantes eussent pu seulement faire : "Cuic !"
Aussi, lorsqu'on sut que Mme Chatte était malade, on porta en triomphe M. Raton qui avait apporté la bonne nouvelle.
- Oui, dit M. Raton, la cuisinière l'a mise dans un panier, et l'a portée chez le vétérinaire, qui est le médecin des chats. Je vis la chose, caché sur le buffet.
- Elle va peut-être mourir, dit Mme Raton. Je propose de fêter ce beau jour, en donnant un bal à la cuisine, quand tout le monde sera couché.
La proposition fut acclamée, et, quand minuit sonna, on aurait pu voir toutes les souris et tous les rats qui, trottinant sur la rampe de l'escalier, se faufilaient jusqu'à la cuisine.
Ah ! quelle belle surprise, mes amis ! Il y avait là des noix délicieuses, des biscuits bien sucrés, du lard rance exquis, un fromage de Hollande entier, que sais-je !
On commença par bien manger. Puis on dansa. Puis, comme la danse ouvre l'appétit, on recommença à manger. Puis, comme la danse active la digestion, on dansa de nouveau. Ainsi ce fut une belle fête.
Mais le matin, à force de manger, de danser, de manger encore, et de danser toujours, rats et souris se trouvèrent si fatigués, que sans force pour remonter chez eux, ils s'endormirent dans tous les coins de la cuisine.
Or, la maladie de Mme Chatte n'était pas très grave : elle avait simplement une arête dans le gosier. Le vétérinaire lui fit prendre du sirop d'épicéa, et, le matin il la renvoya chez elle par un commissionnaire, tout à fait guérie.
Personne n'étant réveillé dans la maison, le commissionnaire glissa Mme Chatte par le soupirail de la cave et s'en alla. Mme Chatte fit un brin de toilette et monta tranquillement vers la cuisine, pour boire un peu de lait. Et elle entra.
Ah ! mes enfants, ce ne fut pas long. Quand elle vit tout le peuple souris endormi, un coup de patte ici, un coup de griffe là, en trois minutes la place fut nette. Seuls M. et Mme Raton, qui connaissaient une cachette, purent échapper au massacre.
- Écoutez-moi bien, disaient-ils plus tard à leurs petits-fils, en leur racontant ce terrible drame : si l'on vous dit que le chat est malade, n'en croyez rien. Si l'on vous dit qu'il est mort, tenez-vous sur vos gardes. Si l'on vous dit qu'il est enterré, méfiez-vous encore.
M. et Mme Raton avaient raison ; mais les jeunes ne profitent jamais de l'expérience de leurs aînés, et les petites souris imprudentes continuent à se faire croquer par les chats.

mercredi 26 janvier 2011

L'oreille fine

Monté sur une chaise pour attraper une mouche bleue, j'accroche soudain la glace. Ses clous usés cèdent. Elle se renverse et pousse la pendule qui entraîne avec elle les chandeliers, le pot à tabac et les deux grands vases vides.
Tout s'écroule et se brise.
J'ai peut-être démoli la cheminée et je reste longtemps frappé de stupeur, comme si je regardais à mes pieds un tonnerre éclaté.
Le chien aboie dans la cour.
De la chambre voisine, grand-père, malade et couché m'appelle :
- Il me semble que j'ai entendu un bruit, petit, qu'est-ce donc ?
- Rien grand-père, dis-je, sans savoir ce que je dis, j'ai laissé tomber mon porte-plume.
- Ton porte-plume, petit ! ton porte-plume !
Grand-père n'en revient pas ; il se soulève sur un coude, montre une bonne figure contente, et me tapotant la joue :
- Hein ! petit, moi qu'on croyait déjà sourd, comme j'ai encore l'oreille fine.

***
Jules RENARD

mardi 25 janvier 2011

Vieille légende de l'hirondelle

Le roi Salomon était parvenu à un si haut degré de sagesse, que Dieu, dit une vieille légende, se déchargea sur lui du gouvernement des animaux.
Le premier acte du monarque fut de les convoquer tous dans une vaste prairie, afin d'entendre leurs plaintes. Son intention était de supprimer tous les abus et de rendre tout le monde content.
Quand ils furent réunis, Salomon s'assit sur son trône, imposa silence et donna la parole au premier qui la demanderait. L'homme se leva aussitôt, et se plaignit du serpent, qui, depuis plusieurs siècles, se nourrissait de son sang.
Le serpent en convint, mais il prétendit qu'il était dans son droit, Jéhovah l'ayant autorisé à se nourrir du sang le meilleur.
L'homme répondit qu'il y avait certainement des animaux dont le sang était meilleur que le sien.
En présence de ces deux assertions contradictoires, Salomon chargea le petit insecte qu'on appelle le cousin de faire une enquête, et il lui donna un an pour goûter le sang de tous les animaux.
Le cousin, sans attendre la fin de la réunion, entra aussitôt en campagne.
Juste un an après, comme il se rendait à une nouvelle assemblée de tous les animaux, il rencontra l'hirondelle.
- Où vas-tu ? lui demanda celle-ci.
- Je vais à la réunion. As-tu oublié l'importante mission dont Salomon m'a chargé, l'an dernier ?
- Ah oui ! je m'en souviens. Et quel est le sang le meilleur ?
- Il n'y a pas à hésiter : c'est le sang de l'homme.
- Tu dis ?
- Je dis le sang de...
L'hirondelle ne lui laissa pas achever sa phrase : d'un coup de bec elle lui arracha la langue.
Quoique muet, le cousin se rendit à l'assemblée, et arriva en même temps que l'hirondelle. Tous les animaux étaient déjà réunis, et Salomon venait de s'asseoir sur son trône.
- Eh bien, dit-il au cousin, quel est le sang du meilleur ?
Et le cousin de répondre en faisant : ksss, ksss, ksss.
- On ne t'entend pas : parle plus distinctement.
- Ksss, ksss, reprit le cousin.
Tout le monde allait éclater de rire, quand l'hirondelle prenant la parole :
- Grand roi, dit-elle, j'ai rencontré le cousin avant l'accident qui l'a rendu muet, et je lui ai demandé que est le sang le meilleur,
- Et qu'a-t-il répondu ?
- Que c'est le sang de la grenouille. N'est-ce pas cousin ?
- Ksss, ksss, ksss, répondit le malheureux.
- Eh bien ! reprit Salomon, puisqu'il en est ainsi, c'est du sang de la grenouille que le serpent se nourrira à l'avenir.
Le serpent n'était pas content, et il jura de se venger de l'hirondelle qui, d'après lui, aurait dû garder le silence.
Au moment où l'assemblée se retirait, que fait-il ? Il se cache dans une broussaille, et comme l'hirondelle passait près de lui, rasant le sol, il saute avec force pour la frapper, mais il ne saisit que le milieu de la queue. L'hirondelle donne un bon coup d'ailes et en est quitte pour deux ou trois plumes.
C'est depuis lors qu'elle a la queue fourchue.

***
R. P. DES VALADES - 1896

vendredi 21 janvier 2011

La légende de l'oiselet

Un homme avait un verger où des ruisseaux d'eau courante entretenaient une herbe toujours verte, et où les oiseaux, attirés par l'agrément du lieu, se réunissaient en grand nombre et faisaient entendre leurs chants.
Un jour que, fatigué, il se reposait dans ce verger, un petit oiseau vint se poser sur un arbre et se mit à chanter délicieusement. L'homme, qui l'avait vu et entendu chanter, tendit un filet et le prit. L'oiseau lui dit :
- Pourquoi t'es-tu donné tant de peine pour me prendre et quel profit espères-tu de cette prise ?
- Je ne veux, dit l'homme, qu'entendre tes chants.
- Je ne chanterai, ni pour prix ni pour prière.
- Si tu ne chantes pas, je te mangerai.
- Bouilli, je serai dur ; rôti, je fournirai bien peu. Laisse-moi aller, tu y auras grand profit.
- Lequel ?
- Je te donnerai un conseil de sagesse que tu estimeras plus que la chair de trois veaux.
L'homme, confiant dans la promesse de l'oiseau, le laissa partir. L'oiseau lui dit :
- Ne crois pas tout ce qu'on te dit.
Puis il se posa sur un arbre et se mit à chanter dans un doux chant :
- Béni soit Dieu qui t'a enlevé ta sagesse ! Si tu avais ouvert mon corps, tu y aurais trouvé une pierre précieuse du poids d'une once.
L'homme se mit alors à pleurer. Mais l'oiseau lui dit :
- Tu as vite oublié l'avis que je t'ai donné. Ne t'ai-je pas recommandé de ne pas croire tout ce qu'on te dit ? Et comment peux-tu croire qu'il y ait dans mon corps une pierre précieuse du poids d'une once quand, tout entier, je ne pèse pas autant ?
Après s'être ainsi moqué du vilain l'oiseau s'envola dans les profondeurs de la forêt.

***
Gaston PARIS - Littérateur français, mort en 1903

jeudi 20 janvier 2011

Le bonhomme de neige

- Quel beau froid il fait aujourd'hui ! dit le Bonhomme de neige. Tout mon corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette agréablement! Puis, de l'autre côté, ce globe de feu qui me regarde tout béat!
Il voulait parler du soleil qui disparaissait à ce moment.
- Oh! il a beau faire, il ne m'éblouira pas ! Je ne lâcherai pas encore mes deux escarboucles.
Il avait, en effet, au lieu d'yeux, deux gros morceaux de charbon de terre brillant et sa bouche était faite d'un vieux râteau, de telle façon qu'on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige était né au milieu des cris de joie des enfants.
Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel; ronde et grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.
- Ah ! le voici qui réapparaît de l'autre côté, dit le Bonhomme de neige.
Il pensait que c'était le soleil qui se montrait de nouveau.
- Maintenant, je lui ai fait atténuer son éclat. Il peut rester suspendu là-haut et paraître brillant; du moins, je peux me voir moi-même. Si seulement je savais ce qu'il faut faire pour bouger de place ! J'aurais tant de plaisir à me remuer un peu ! Si je le pouvais, j'irais tout de suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j'ai vu faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.
- Ouah! ouah ! aboya le chien de garde
Il ne pouvait plus aboyer juste et était toujours enroué, depuis qu'il n'était plus chien de salon et n'avait plus sa place sous le poêle.
- Le soleil t'apprendra bientôt à courir. Je l'ai bien vu pour ton prédécesseur, pendant le dernier hiver. Ouah ! ouah !
- Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C'est cette boule, là-haut (il voulait dire la lune), qui m'apprendra à courir ? C'est moi plutôt qui l'ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle ne nous revient que timidement par un autre côté.
- Tu ne sais rien de rien, dit le chien ; il est vrai aussi que l'on t'a construit depuis peu. Ce que tu vois là, c'est la lune ; et celui qui a disparu, c'est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m'en croire, il saura t'apprendre à courir dans le fossé. Nous allons avoir un changement de temps. Je sens cela à ma patte gauche de derrière. J'y ai des élancements et des picotements très forts.
- Je ne le comprends pas du tout, se dit à lui-même le Bonhomme de neige, mais j'ai le pressentiment qu'il m'annonce quelque chose de désagréable. Et puis, cette boule qui m'a regardé si fixement avant de disparaître, et qu'il appelle le soleil, je sens bien qu'elle aussi n'est pas mon amie.
- Ouah ! ouah ! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-même.
Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard épais et humide se répandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un vent glacé se leva, qui fit redoubler la gelée. Quel magnifique coup d'œil, quand le soleil parut! Arbres et bosquets étaient couverts de givre et toute la contrée ressemblait à une forêt de blanc corail. C'était comme si tous les rameaux étaient couverts de blanches fleurs brillantes.
Les ramifications les plus fines, et que l'on ne peut remarquer en été, apparaissaient maintenant très distinctement. On eût dit que chaque branche jetait un éclat particulier, c'était d'un effet éblouissant. Les bouleaux s'inclinaient mollement au souffle du vent; il y avait en eux de la vie comme les arbres en ont en plein été. Quand le soleil vint à briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des éclairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui couvrait la terre ruisselait de diamants étincelants.
- Quel spectacle magnifique ! s'écria une jeune fille qui se promenait dans le jardin avec un jeune homme. Ils s'arrêtèrent près du Bonhomme de neige et regardèrent les arbres qui étincelaient. Même en été, on ne voit rien de plus beau ! 
- Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard! répondit le jeune homme en désignant le Bonhomme de neige. Il est parfait !
- Qui était-ce ? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les connaître ?
- Naturellement ! dit le chien. Elle m'a si souvent caressé, et lui m'a donné tant d'os à ronger. Pas de danger que je les morde !
- Mais qui sont-ils donc ?
- Des fiancés, répondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans la même niche et y ronger des os ensemble. Ouah ! ouah !
- Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi ?
- Ah ! mais non ! dit le chien. Ils appartiennent à la famille des maîtres ! Je connais tout ici dans cette cour ! Oui, il y a un temps où je n'étais pas dans la cour, au froid et à l'attache pendant que souffle le vent glacé. Ouah ! ouah !
- Moi, j'adore le froid ! dit le Bonhomme de neige. Je t'en prie, raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta chaîne. Cela m'écorche les oreilles.
- Ouah ! ouah ! aboya le chien. J'ai été jeune chien, gentil et mignon, comme on me le disait alors. J'avais ma place sur un fauteuil de velours dans le château, parfois même sur le giron des maîtres. On m'embrassait sur le museau, et on m'époussetait les pattes avec un mouchoir brodé. On m'appelait "Chéri»". Mais je devins grand, et l'on me donna à la femme de ménage. J'allai demeurer dans le cellier; tiens ! d'où tu es, tu peux en voir l'intérieur. Dans cette chambre, je devins le maître ; oui, je fus le maître chez la femme de ménage. C'était moins luxueux que dans les appartements du dessus, mais ce n'en était que plus agréable. Les enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme là-haut. Puis j'avais un coussin spécial, et je me chauffais à un bon poêle, la plus belle invention de notre siècle, tu peux m'en croire. Je me glissais dessous et l'on ne me voyait plus. Tiens ! j'en rêve encore.
- Est-ce donc quelque chose de si beau qu'un poêle ? reprit le Bonhomme de neige après un instant de réflexion.
- Non, non, tout au contraire ! C'est tout noir, avec un long cou et un cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou à côté, et alors, rien de plus agréable. Du reste, regarde par la fenêtre, tu l'apercevras.
Le Bonhomme de neige regarda et aperçut en effet un objet noir, reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu brillait. Cette vue fit sur lui une impression étrange, qu'il n'avait encore jamais éprouvée, mais que tous les hommes connaissent bien.
- Comment as-tu pu quitter ce lieu de délices ?
-  Il le fallait bon gré mal gré, dit le chien. On me jeta dehors et on me mit à l'attache, parce qu'un jour je mordis à la jambe le plus jeune des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les maîtres furent très irrités, et l'on m'envoya ici à l'attache. Tu vois, avec le temps, j'y ai perdu ma voix. J'aboie très mal.
Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n'écoutait déjà plus ce qu'il lui disait. Il continuait à regarder chez la femme de ménage, où le poêle était posé
- Tout mon être en craque d'envie, disait-il. Si je pouvais entrer ! Souhait bien innocent, tout de même ! Entrer, entrer, c'est mon vœu le plus cher ; il faut que je m'appuie contre le poêle, dussé-je passer par la fenêtre !
 - Tu n'entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c'en serait fait de toi.
- C'en est déjà fait de moi, dit le Bonhomme de neige; l'envie me détruit.
Toute la journée il regarda par la fenêtre. Du poêle sortait une flamme douce et caressante ; un poêle seul, quand il a quelque chose à brûler, peut produire une telle lueur; car le soleil ou la lune, ce ne serait pas la même lumière.
 Chaque fois qu'on ouvrait la porte, la flamme s'échappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en recevait des reflets rouge
- Je n'y puis plus tenir ! C'est si bon lorsque la langue lui sort de la bouche !
La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige. Il était plongé dans les idées les plus riantes. Au matin, la fenêtre du cellier était couverte de givre, formant les plus jolies arabesques qu'un Bonhomme de neige pût souhaiter ; seulement, elles cachaient le poêle. La neige craquait plus que jamais ; un beau froid sec, un vrai plaisir pour un Bonhomme de neige.
Un coq chantait en regardant le froid soleil d'hiver. Au loin dans la campagne, on entendait résonner la terre gelée sous les pas des chevaux s'en allant au labour, pendant que le conducteur faisait gaiement claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que répétait après lui l'écho de la colline voisine.
Et pourtant le Bonhomme de neige n'était pas gai. Il aurait dû l'être, mais il ne l'était pas.
 
 Aussi, quand tout concourt à réaliser nos souhaits, nous cherchons dans l'impossible et l'inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre repos; il semble que le bonheur n'est pas dans ce que l'on a la satisfaction de posséder, mais tout au contraire dans l'imprévu d'où peut souvent sortir notre malheur.
C'est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se défendre d'un ardent désir de voir le poêle,
lui l'homme du froid auquel la chaleur pouvait être si désastreuse. 
Et ses deux gros yeux de charbon de terre restaient fixés immuablement sur le poêle qui continue à brûler sans se douter de l'attention attendrie dont il était l'objet.
- Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige ! pensait le chien. Ouah ! ouah ! Nous allons encore avoir un changement de temps !
Et cela arriva en effet: ce fut un dégel. Et plus le dégel grandissait, plus le bonhomme de neige diminuait.
Il ne disait rien; il ne se plaignait pas; c'était mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux, et il ne resta de lui qu'une espèce de manche à balai. Les enfants l'avaient planté en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de neige.
- Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C'est ce qu'il avait dans le corps qui le tourmentait ainsi ! Ouah ! ouah !
Bientôt après, l'hiver disparut à son tour.  
- Ouah ! ouah ! aboyait le chien; et une petite fille chantait dans la cour:
Ohé ! voici l'hiver parti. 
Et toi, bon soleil, viens vite !
Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.

***
Hans Christian Andersen 

mercredi 19 janvier 2011

Une mésaventure

 

Il y avait une fois quatre petits frères qui s'ennuyaient de leur vie habituelle. Or, un jour, le maître de la ferme alla à la ville voisine avec toute la maisonnée, famille et serviteurs, pour assister à la fête du pays ; seuls les animaux demeurèrent au logis, et, par mégarde, la porte de la salle où étaient réunis les quatre frères était mal fermée, si bien qu'ils se trouvèrent libres de courir les environs.
- Profitons-en ! s'écrièrent-ils d'une seule voix.
Oh ! Tous avaient envie de singer leurs maîtres en s'affublant de leurs vêtements. Les voici donc grimpant au galop vers la réserve aux habits, dont ils connaissaient à peu près la place pour avoir souvent vu la servante les secouer par la fenêtre.
L'un d'eux, jaloux de ressembler à une dame de grande maison, se décida plutôt pour une robe de soie verte avec chapeau et ridicule assorti :
- N'ai-je pas bonne mine ? fit majestueusement la dame improvisée ; et si je vais à la ville faire mes emplettes, les commis ne me serviront-ils pas chapeau bas ?
- Regardez ! dit un autre ; n'ai-je pas tout l'air du frère de Madame le docteur Jeune-France quand, sa grande médaille d'honneur sur la poitrine, il va lisant ses grimoires de médecine ?
- Et moi, est-ce que je ne ressemble pas à John lui-même, quand il se prépare à aller jouer au foot-ball avec les jeunes Anglais du pensionnat Bellemanière ?"
"Moi, je ne demande qu'une bicyclette pour paraître un des meilleurs membres du Veloce-ClubVeloce-Club ! s'écria le quatrième frère en quittant précipitamment le cabinet de toilette pour aller chercher sa monture. Ses frères le suivirent aussitôt, désireux de se pavaner au dehors.
Mais, hélas ! A peine la noble dame avait-elle fait deux pas qu'elle s'embarrassait dans sa robe, et, perdant l'équilibre, roulait au bas de l'escalier.
Pendant ce temps, l'émule du docteur Jeune-France, trop absorbé par sa lecture pour regarder son chemin, faisait un plongeon dans la mare, et le pseudo John, en brandissant sa raquette, se donnait sur le nez un tel coup qu'il en voyait trente-six mille chandelles.
Le quatrième héros, enfin, le membre du Véloce-ClubVéloce-Club, se jetait avec sa machine contre le premier mur venu, et s'y contusionnait sur toutes les coutures !
Or le maître rentrait et il menaçait ses pensionnaires de les poursuivre à coups de fusil s'ils ne réintégraient au plus tôt le logis de leur plein gré !
Qui fut penaud ? Qui ne souhaitait plus qu'une chose, se débarrasser au plus vite de ses oripeaux, pour reprendre son ancienne figure, quoique ce fût simplement une figure de goret ?
Ils accoururent donc, et heureusement ils étaient si drôles dans leurs accoutrements, que le fermier éclata d'un rire qui ne pouvait s'arrêter, de sorte qu'il leur pardonna à condition qu'ils ne recommenceraient jamais.
"Ne forçons point notre talent ; nous ne ferions rien avec grâce."

***
Tat' Nane - 1897

mardi 18 janvier 2011

La pince à linge


C'était une pince à linge qui ne pinçait plus rien parce qu'elle était tombée du balcon. D'en bas, elle voyait là-haut ses frères et ses soeurs qui pinçaient joyeusement des torchons, des caleçons, des draps, des serviettes, des chaussettes et de jolis mouchoirs de fil.
Un petit garçon la vit, la ramassa et se pinça le nez avec.
La pince était fière.
Un nez c'est plus joli qu'un mouchoir, c'est plus joli qu'une serviette. Elle pinçait si fort que le petit garçon eut mal. Il voulut enlever la pince mais elle tenait à lui et refusait de la lâcher.
Il se mit à pleurer, il se mit à hurler.
Sa mère accourut, enleva la pince et la mit dans la poche de son tablier. Là, il y avait une clé, une épingle à cheveux, des miettes de pain, une enveloppe froissée, rien de bon à pincer.
Mais le lendemain matin, le pince était de nouveau sur la corde où elle pinçait un beau mouchoir à carreaux. Et, comme il y avait du vent, un petit vent doux qui venait du sud, elle dansait avec le mouchoir et elle était heureuse.

***
Conte de la souris chauve

lundi 17 janvier 2011

Le cartable magique

Ce matin, quand Tristan a sorti ses cahiers de son cartable, toutes les lettres se sont envolées comme des oiseaux dans la classe.
Puis, les crayons ont sauté sur la table et ils se sont mis à danser.
La gomme a fait des sauts de puce pendant que la règle tapait en cadence sur un air : "Tibidibida !"
Quelle fête et quel tintamarre !
Pourtant, les autres enfants n'ont pas bougé et la maîtresse n'a pas levé le nez de son livre.
Alors, ce soir, dans sa chambre, Tristan se demande vraiment si son cartable a un secret et s'il n'est pas un peu magique...

vendredi 14 janvier 2011

Là, là, mon petit bébé


Là, là, ne pleure pas, mon petit bébé,
Un oiseau joli papa va t'acheter.

Si l'oiseau joli refuse de chanter,
Un anneau de diamant papa va t'acheter.

Si par hasard l'anneau devient noir,
Papa t'achétera un miroir.

Si le miroir vient à casser,
Papa t'achétera un bélier.

Et si le bélier s'encourt,
Papa t'en achètera encore un autre jour !

Les trois navires



J'ai vu passer trois navires
Vire au vent, vire au vent.
J'ai vu passer trois navires
Au matin du jour de l'An.

Qu'y avait-il donc dedans ?
Vire au vent, vire au vent.
Qu'y avait-il donc dedans
Au matin du jour de l'An ?

Il y avait trois jolies filles,
Vire au vent, vire au vent
Il y avait trois jolies filles
Au matin du jour de l'An.

La première savait siffler,
La deuxième savait chanter,
La troisième du violon jouait.
Et mon mariage fut charmant
Au matin du jour de l'An !


Les quatre frères

Le roi de l'Univers eut quatre fils. Il voulut leur faire à chacun d'eux un présent. il donna au premier le royaume de la terre, au second le royaume de l'Air, au troisième le royaume des Mers et des Océans, et, au dernier, le royaume du feu.
Mais, depuis de jour, les quatre princes se jalousaient : l'un s'amusait à faire craquer l'écorce terrestre, provoquant des tremblements de terre ; l'autre envoyait des tempêtes sur la mer qui engloutissaient les bateaux et des tourbillons de vent qui arrachaient les toits des maisons ; l'autre faisait tomber des pluies torrentielles qui saccageaient les récoltes ; le dernier, enfin, allumait des incendies qui ravageaient les forêts de pins, et réveillait les volcans endormis qui se mettaient à cracher du feu....
Un jour qu'ils se promenaient en cherchant quelles nouvelles catastrophes ils pourraient bien faire naître, ils virent une merveilleuse jeune fille. Elle était fort belle mais chantait une chanson triste : tout son village avait été détruit par l'ouragan et les inondations. Chacun des quatre frères voulut l'entraîner dans son royaume, mais au moment où ils allaient poser la main sur elle, les arbres de la forêt se mirent à grandir et formèrent autour d'elle un mur infranchissable.
Ils sentirent leur visage s'allonger, leurs dents devinrent plus longues et acérées, tout leur corps se couvrit d'une épaisse fourrure.
Ils comprirent qu'ils venaient d'être changés en loups !!

jeudi 13 janvier 2011

La nouvelle maison de Lucia

Lucia, gentille petite naine, fatiguée de vivre dans sa minuscule maison tout encombrée, désirait vraiment en changer. Elle monta sur sa bicyclette et se mit en quête d'une nouvelle maison. Soudain, dans la forêt, elle s'arrêta en s'écriant :
- La voilà ! J'ai trouvé !
Elle se dirigea vers une charmante maisonnette dans un grand arbre.
- Je me demande si elle est à vendre.
Elle sonna à la porte.
Un vieux petit nain lui ouvrit et cria :
-Que veux-tu ?
- Cette maison me plaît, j'aimerais l'acheter.
- Elle n'est pas à vendre. Adieu !
Il claqua la porte puis l'ouvrit en disant :
- Si tu veux laver mes habits, faire la cuisine, t'occuper de moi tant que je vivrai, tu hériteras de ma maison plus tard.
Lucia, enchantée, réfléchit une seconde puis répondit :
- Oui, oui, j'accepte !
La gentille Lucia s'installa et devint la femme de charge du vieux nain. Au début, tout marcha à merveille. Elle lava, repassa les habits, nettoya la maison, fit la cuisine qu'il aimait et se trouva contente. Mais le vieux nain devint de plus en plus difficile, exigeant, se plaignant de tout du matin au soir, si bien que Lucia devint très malheureuse.
Un jour, il jeta un plat de ragoût sur le sol en ciant :
- J'en ai assez de manger du ragoût !
C'en était trop !
La gentille Lucia se rebiffa et déclara d'un ton ferme :
- ça suffit. Vous nettoierez vos saletés vous-même. je rentre chez moi et je ne vous reverrai jamais !
- Bon débarras ! lui cria le vieux nain. Enfin, j'aurai la paix !
"Pourvu que personne ne se soit installé dans ma maison" se dit Lucia devant sa porte.
Mais il n'y avait personne sauf un petit chat qui vint l'accueillir en miaulant.
Jamais plus elle ne quitta sa petite maison pourtant bien encombrée et s'en trouva fort satisfaite !

Qui frappe à ma porte ?


Quelqu'un est venu
frapper à ma petite porte.
Quelqu'un est venu,
j'en suis sûr, sûr.
J'ai ouvert la porte,
regardé de tous côtés,
mais rien ne bougeait
dans la belle nuit d'été.
Seul un scarabée
sur le mur cognait.
Seul le hibou appelait,
seul le grillon chantait
et les gouttes
de rosée s'égrenaient.
Aussi je ne sais pas qui
est venu frapper chez moi.
Mais toi, tu le sais peut-être ?


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